Réfugiés

Quand l’Europe s'ouvrait aux Hongrois

En 1956, près de 200 000 Hongrois fuient la répression. Les pays occidentaux se coordonnent pour accueillir cet afflux soudain de migrants. La dureté de la Hongrie de Victor Orban à l’égard des migrants contraste avec cet épisode de l’histoire, et choque certains Hongrois de Suisse

Au fil des semaines, les nouvelles de son pays plongent Aniko dans l’inquiétude. Il y a eu les images de centaines de migrants, refoulés aux portes de la Hongrie. Les barbelés dressés le long de la frontière avec la Serbie et la Croatie, les policiers antiémeutes mobilisés en force. Et les invectives de Viktor Orban, premier ministre conservateur, contre des migrants dépeints en envahisseurs.

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Mais ce sont surtout les réactions de sa propre famille qui heurtent cette Suissesse d’origine hongroise. Celle de ce cousin, qui affirme avoir sorti son arme, «au cas où», comme pour se préparer à une attaque. Ou son père, pour qui les migrants sont «le plus grand danger qui menace l’Europe aujourd’hui». «Ont-ils donc perdu la mémoire?», s’interroge Aniko, dans son salon d’un quartier de l’ouest lausannois.

Le rêve suisse

Elle pense aux 200 000 réfugiés hongrois qui, en 1956, quittaient le pays pour l’Europe, les États-Unis ou le Canada, fuyant le régime soviétique pour rejoindre le «monde libre». Ils étaient quelque 12 000 à se rendre en Suisse. Aniko n’a pas connu cet épisode de l’histoire. Elle est arrivée bien plus tard, dans les années 1990, avec sa mère qui rejoignait son mari à Bienne. Mais elle ne comprend pas que cette génération de Hongrois puisse se montrer si hostile aux migrants aujourd’hui.

«Les Hongrois de 1956 ont été extrêmement bien accueillis. Moi-même, qui n’étais pas réfugiée politique, 40 ans plus tard, j’ai pu aller à l’université, m’installer et fonder une famille ici. Il y a un American dream, il y a un Swiss dream aussi».

L’exode des Hongrois de 1956 ressemble bel et bien à une épopée à l’issue miraculeuse, à en croire les témoignages de ceux qui l’ont vécue. «Nous sommes partis dans l’urgence, avec rien d’autre que les vêtements que nous portions. Nous avons été accueillis à bras ouverts. Tout le monde était logé. On a pu continuer nos études ou trouver du travail», se souvient Henri, 82 ans, arrivé à Genève cet hiver où les troupes soviétiques écrasaient l’insurrection de Budapest dans le sang, provoquant la mort de 2500 personnes.

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Karoly confirme. Il est arrivé le 2 décembre 1956 en Valais, il avait 18 ans. En Hongrie, il étudiait à l’école d’ingénierie agronome. «Le 7 décembre, j’avais déjà un nouveau travail chez un pépiniériste à Sion», raconte l’homme de 77 ans.

«La Suisse a été exemplaire», estime Egon, 78 ans. Aujourd’hui patron de sa propre entreprise fiduciaire, il est arrivé à Genève il y a près de soixante ans avec 20 florins en poche (l’équivalent de deux francs, à l’époque). «Nous étions les premiers à nous soulever contre le mastodonte soviétique. Forcément, nous suscitions la sympathie».

«Tout le monde a été démesurément amical. On nous considérait comme des combattants de la liberté. À juste titre», renchérit Laszlo, 83 ans, dans le salon de son appartement de Champel. Sur une table de verre, un exemplaire de la Neue Zürcher Zeitung: une lecture qu’il a conservée depuis ses jeunes années passées à l’est de la Suisse. Il a 24 ans lorsqu’il arrive, avec quelque 1400 autres étudiants. «La générosité était telle qu’on m’a laissé passer mes examens en anglais pour faciliter mon entrée à l’université». «J’ai épousé un héros de la révolution», sourit son épouse.

Les barbelés érigés par la Hongrie plongent Karoly dans de sombres souvenirs. Il avait fui son pays avec 200 autres jeunes hongrois. «Les gardes russes nous ont tiré dessus. Seuls 17 d’entre nous ont survécu. J’ai eu de la chance, ce n’était pas mon heure. Longtemps après, j’ai été incapable de traverser une frontière…

La situation actuelle est incomparable

Eux qui ont connu l’exil forcé, ils refusent toute comparaison avec les migrants qui affluent aujourd’hui aux portes de l’Europe. Qu’ils fuient la guerre en Syrie, le chaos irakien ou la dictature érythréenne au péril de leur vie n’y change rien. «C’est incomparable! s’emporte Egon. Nous étions tout aussi européens que les pays qui nous accueillaient. On ne sait rien de ceux qui arrivent aujourd’hui».

«Notre fuite s’est déroulée en cent jours. On ne sait pas quand le flux actuel s’arrêtera. Regardez en France, en Grande-Bretagne, on voit bien ce qui arrive lorsqu’on accueille trop de migrants: ils forment des ghettos dans les villes!», souffle Henri.

Les pays de l’est, disent-ils, n’ont pas la capacité d’accueillir autant de monde. «Viktor Orban veut éviter une situation intenable et il a raison. C’est le devoir de la Hongrie d’arrêter ce flux, il y a des limites que nous ne pouvons pas dépasser», estime Egon.

C’est bien ce qu’a asséné le premier ministre hongrois à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU mercredi face aux puissances de l’Europe occidentale, se posant dans le rôle du défenseur de l’ordre face au chaos, aux portes d’une Europe menacée par un «mouvement de masse incontrôlé».

Avec les dernières nouvelles qui lui parviennent de la Hongrie, Aniko, pourtant, perçoit un changement au sein de la population. Des citoyens s’organisent spontanément pour mettre en place une aide d’urgence aux migrants arrivés jusqu’à Budapest. Stands de nourriture et de vêtements ont éclos à la gare, où des exilés attendent encore de monter dans des trains en direction de l’ouest de l’Europe. Des volontaires souvent mobilisés sur les réseaux sociaux, qui pallient au manque d’action des organisations caritatives officielles. «Mon pays a connu la guerre, l’insurrection, mais pas l’immigration. C’est nouveau. Les gens apprennent à vivre avec».


«Les migrants hongrois étaient des réfugiés idéaux»

Dans les années 50, l’Europe était divisée par le rideau de fer, le monde était plus facile à déchiffrer, explique l’historien Gusztav Kecskés D.

1956, 2015: ces dates marquent l’histoire des migrations européennes. En 1956, les pays occidentaux déployaient en un temps record de grands moyens financiers et logistiques pour accueillir 200 000 exilés hongrois. Soixante ans plus tard, les États européens tergiversent et se déchirent autour de la répartition de 120 000 migrants.

Dans l’Europe des années 1950, divisée entre est et ouest, le monde est plus facile à lire, souligne l’historien Gusztav Kecskés D., de l’Académie des Sciences de Hongrie, à Budapest. D’un côté, des réfugiés considérés comme des combattants contre l’oppression communiste, héroïques car ils ouvraient la première brèche dans le monolithe soviétique. De l’autre, le monde libre. «Ceux qui migrent aujourd’hui, à l’inverse, viennent de territoires lointains et fuient des situations difficiles à déchiffrer».

En 1956, selon des investigations occidentales contemporaines, une partie seulement des réfugiés hongrois pouvaient être effectivement considérés comme de réfugiés (50 à 60% d’entre eux, selon les estimations, avaient des motivations politiques quelconques). Mais cela importait peu: les pays occidentaux se sont fait un devoir moral d’accueillir autant de Hongrois que possible, et surtout de les maintenir de leur côté en favorisant leur intégration. «Ils prouvaient ainsi la supériorité du système occidental sur le système soviétique», souligne l’historien Gusztav Kecskés D.

Sans compter que les économies d’après-guerre ont besoin de main-d’œuvre. «Les migrants hongrois étaient jeunes, bien formés et chrétiens: ils étaient des réfugiés idéaux. Mais, bien plus que leur qualité, c’est la volonté politique de les accueillir qui a été décisive», ajoute Gusztav Kecskés D.

Rapidement, dès le 9 novembre 1956, le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, les gouvernements et les institutions internationales se concertent pour coordonner l’aide. Les gouvernements, États-Unis en tête, débloqueront 100 millions de dollars pour organiser l’accueil des Hongrois, soit l’équivalent d’un milliard actuel.

L’ONU appelle les États à annoncer leurs capacités d’accueil. Canada, France, Grande-Bretagne et Norvège et la République fédérale d’Allemagne n’établirent pas de limite. Les pays qui fixèrent des quotas, parmi lesquels, la Suisse, finirent par les dépasser.

Au début de l’année 1957, l’OTAN souligne le danger d’une défaite politique et psychologique de l’occident, si les réfugiés retournaient en Hongrie en raison d’une mauvaise intégration dans le monde libre. Dans un rapport alors secret, elle recommande aux gouvernements de redoubler d’efforts pour l’accueil des migrants, ouvrir les universités aux étudiants, les aider à s’insérer sur le marché du travail et mobiliser les opinions publiques en faveur des Hongrois.

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