Genève

Levée du séquestre pour le sarcophage phénicien

Le Ministère public genevois est intervenu suite aux déclarations du parquet libanais: le cercueil n’a pas été volé. Satisfaction du propriétaire et marchand d’art Ali Aboutaam

Levée du séquestre pour le sarcophage phénicien

Genève Le Ministère public genevois est intervenu à la suite des déclarations du parquet libanais: le cercueil n’a pas été volé

Satisfaction du propriétaire Ali Aboutaam

Il aurait pu garder son secret, il a parlé. Le sarcophage phénicien séquestré aux Ports francs de Genève est presque hors de cause depuis vendredi, a appris Le Temps. Le Ministère public genevois a en effet demandé la levée du séquestre. Si le Tribunal de police doit encore rendre sa décision, il y a donc tout lieu de croire que ce cercueil, daté de la fin du Ve siècle avant J.-C., 2,20 mètres de haut pour 550 kilos, pourrait bientôt signer son retour sur le marché.

Trois sarcophages, l’un romain, les deux autres phéniciens, avaient été bloqués aux Ports francs en 2010. Ils appartiennent au marchand d’art Ali Aboutaam, à la tête de la galerie Phoenix Ancient Art avec son frère Hicham et de la société Inanna Art Services, qui sert d’entreposeur et de transitaire à la première. L’un des deux sarcophages phéniciens a été l’an dernier mis hors de cause par la justice. Restaient le romain, toujours sous séquestre, et le phénicien dont il est question ici. Pour le marchand d’art, la levée du séquestre sur ce dernier est une victoire d’étape: «Je m’attendais à cette levée, car le Liban a reconnu que cet objet m’appartenait et qu’il n’avait pas été volé. Ceux qui nous accusent verront ainsi que leurs soupçons n’étaient pas fondés.»

L’intrigue autour de ces trois cercueils de pierre se noue en 2010, lorsque Ali Aboutaam approche le milliardaire Jean Claude Gandur pour lui vendre le cercueil romain, une merveille datant du IIe siècle après J.-C. Ils s’accordent sur un prix, mais le collectionneur veut s’assurer de la provenance de l’œuvre. Il demande une expertise au Musée d’art et d’histoire (MAH). Quelques semaines après celle-ci, les douanes débarquent aux Ports francs. Alertées sur une éventuelle provenance douteuse des trois sarcophages, elles les mettent sous séquestre, ainsi que six objets mineurs. Le parquet de Genève est saisi.

Débute alors une longue procédure, avec commission rogatoire en Turquie pour le sarcophage romain, qui ne débouche toutefois sur aucune certitude. D’une part, le trou d’où serait issu le sarcophage se révèle trop petit pour avoir pu le contenir et, d’autre part, les analyses de poussière et de marbre ne valident pas la provenance turque. Mais entre-temps, un mystérieux témoin sort du bois, affirmant qu’il connaît la provenance de l’objet. «Et nous n’avons malheureusement pas été en mesure de prouver l’histoire intermédiaire et le lieu de trouvaille, car cet objet provient de la collection de mon père décédé», explique Ali Aboutaam. Détail dramatique: Sleiman Aboutaam et son épouse faisaient partie des passagers du vol SR 111 qui s’est abîmé en mer en 1998. «En revanche, nous avons pu prouver le cheminement complet des sarcophages phéniciens du Liban vers la Suisse», poursuit le marchand d’art.

En conséquence, la justice genevoise libère le premier sarcophage phénicien, ainsi que les six autres objets. Mais elle a toujours des doutes sur le second: si sa traçabilité est documentée, peut-être l’objet a-t-il été importé en violation d’une norme administrative? Le ministère public rend alors une ordonnance de confiscation autonome, afin de s’assurer que l’objet n’a pas été importé en violation de la loi sur le transfert des biens culturels (LTBC), entrée en vigueur en 2005. La société Inanna Art Services fait opposition et le Tribunal de police se saisit de l’affaire. Une manière de faire dénoncée par Bastien Geiger, avocat de Inanna Art Services: «Certains membres des autorités sont très proactifs sur ces questions et voudraient rendre des objets à des Etats qui ne demandent rien.» Ali Aboutaam insiste: «Le Liban n’a jamais réclamé ce sarcophage.»

En l’occurrence, la réponse du parquet libanais vient lui donner raison. Interpol Beyrouth indique à l’Office fédéral de la police (Fedpol) «qu’à la requête du procureur général de la Cour suprême du Liban, le sarcophage archéologique n’est pas répertorié comme volé dans le pays et n’était pas compris dans l’inventaire du directorat général des antiquités, de sorte qu’il n’était pas réclamé par les autorités libanaises». Le 16 juillet dernier, le procureur genevois Claudio Mascotto en informe le président du Tribunal pénal et ajoute «que la cause peut être rayée du rôle et le séquestre levé sans délai, sans qu’il soit besoin d’attendre l’audience appointée cet automne». Contacté, le procureur Claudio Mascotto n’a pas souhaité s’exprimer, «car l’affaire est pendante devant le Tribunal».

Mais un nouveau coup de théâtre pourrait remettre le sarcophage au secret. Le Liban dans l’intervalle vient de mandater un avocat, Marc-André Renold: «Cette requête de la Cour suprême du Liban est une mauvaise information qui sera rectifiée par les autorités compétentes dans les plus brefs délais, déclare-t-il. Car les autorités libanaises considèrent que ce sarcophage doit être restitué au Liban.» Etrange revendication, qui vient désavouer la Cour suprême du pays, mais que l’avocat promet de faire valoir lors de l’audience prévue à l’automne.

A la saison des morts, le mystère des sarcophages s’éclaircira peut-être. Ou s’épaissira.

«Je m’attendais à cette levée, car le Liban a reconnu que cet objet m’appartenait et qu’il n’avait pas été volé»

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