«L'ouverture du chantier de la Transjurane»

Jean Eckert, Delémont, ancien ingénieur cantonal.

«En 1963, lorsque le conseiller d'Etat bernois Henri Huber me demande d'étudier une voie principale reliant Bienne à Bâle par Delémont, je rétorque qu'une telle route ne peut partir que de Boncourt et devenir l'épine dorsale du Jura. Parmi les tracés analysés, j'avais imaginé relier la Transjurane à la N1 dans la région d'Oensingen, avec une fourche à Moutier, l'un des bras allant vers Bienne, l'autre vers le canton de Soleure. J'ai longtemps été seul à porter le projet. J'ai dû secouer mes congénères, notamment en 1974, en parodiant Stockmar: «Une Transjurane ou déguerpir.»

»Des groupes de pression ont convaincu le conseiller fédéral Hans Hürlimann qu'on ne pouvait pas laisser Delémont, capitale d'un nouveau canton, hors du réseau des routes nationales. C'est grâce à la création du canton du Jura que nous avons la Transjurane. Sans canton, pas d'autoroute!

» Peu à peu, la route qu'on imaginait traverser le Jura d'une traite devient interjurassienne, reliant les vallées. La procédure a été longue: en 1982, 71% des Jurassiens ont plébiscité le projet; en 1984, la N16 est inscrite par les Chambres fédérales dans le réseau des routes nationales. Il a ensuite fallu faire admettre une route à quatre voies en dehors des tunnels, puis entamer les travaux en 1989 et inaugurer les 23 premiers kilomètres entre Delémont et Porrentruy en novembre 1998. L'A16 facilite non seulement les déplacements, elle fait aussi évoluer les mentalités. Porrentruy et Delémont se sont rapprochés.»

«Les trente années de la lutte autonomiste»

Marcel Brêchet, 73 ans, Delémont, ancien constituant et député, auteur du livre «Les années de braise».

«Le combat jurassien n'a pas été facile. Le premier temps fort, ce fut le 20 septembre 1947. Deux mille personnes ont manifesté à Delémont pour dénoncer l'humiliation subie par le Jura. Sous prétexte qu'il serait malaisé d'entrer en contact avec un francophone, le Grand Conseil bernois a refusé à Georges Moeckli la direction des Travaux publics. Ce fut le réveil du peuple jurassien.

» Des autres moments de la lutte, je retiens le douloureux échec de 1959, lorsque notre plébiscite a été rejeté non seulement dans l'ensemble du canton de Berne, mais aussi dans les districts jurassiens. Bien des enthousiasmes ont été refroidis. Il a fallu remonter le courant. L'un des événements importants a été la création du groupe Bélier, avec des jeunes entrant dans l'action. Berne a aussi repris ses bévues, notamment en 1964, avec la mise à l'écart des Jurassiens de l'Expo nationale, puis la manifestation des Rangiers, au cours de laquelle le conseiller fédéral Chaudet et le conseiller d'Etat Moine ont été hués.

» Les années septante furent magnifiques: le plébiscite du 23 juin 74, puis l'Assemblée constituante. L'enthousiasme était exceptionnel. Le Rassemblement jurassien qui menait la lutte était appuyé par 75% de la population.

» Vingt ans après, nous pouvons être fiers. Il n'y a rien à regretter, même si nous ne sommes pas toujours satisfaits de notre gouvernement. Reste le sud du Jura. La braise est toujours là, il suffit de la rallumer.»

«L'afflux des réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale»

Marc Chappuis, 68 ans, Develier, propriétaire du Musée Chappuis-Faehndrich d'objets usuels de 1650 à 1950.

«J'avais 9 ans en 1939. Mon premier contact avec la guerre, ce fut le défilé, sous nos fenêtres, des voitures de réfugiés avec leurs baluchons sur les toits, venus de France voisine. Ils étaient ravitaillés par les gens du village. Un jour, mon père m'a réveillé en disant que la maison était pleine de soldats français. C'était après la débâcle de juin 1940, lorsque 50 000 personnes ont déferlé sur les routes jurassiennes.

» Devant notre ferme, un officier nous a dit: «Vous êtes paysan, je vous donne ce camion.» Nous, les gosses, avons ramassé les casques et les fusils, pour jouer à la guerre dans la grange. Partout où il y avait de la place, des réfugiés étaient hébergés. Avec les civils et les militaires français, les contacts étaient remarquables. Avec les réfugiés d'autres nationalités et d'autres langues, comme les juifs par exemple, nous n'avions pas de rapports. Tout au plus savions-nous qu'il y avait des camps alentour, comme le camp juif de Bourrignon.

» On dit aujourd'hui que ces réfugiés étaient des malheureux, astreints au travail. Je peux vous dire qu'à l'époque, nous les enviions. A voir leur ravitaillement, nous aurions bien voulu être à leur table. Mais nous étions deux mondes, vivant côte à côte, en s'ignorant. Petit à petit, les réfugiés sont partis. Seuls ceux des camps sont restés. Nous avons perdu les contacts. Je me demande toujours ce que ce Dang, un militaire français originaire d'Indochine, est devenu!»

«L'émergence d'une identité culturelle jurassienne»

Victor Erard, 83 ans, Courgenay, historien.

«Même s'ils sont Bernois depuis 1815, les Jurassiens ne se sont pas assimilés à la culture bernoise. Les velléités autonomistes ont été multiples. Durant ce siècle, il y eut un comité séparatiste en 1916-17.

» Puis, en 1947, le mouvement séparatiste s'est constitué, il deviendra le Rassemblement jurassien. L'affaire Moeckli n'était qu'une étincelle faisant exploser une situation intenable. Les peuples jurassien et bernois sont trop divers. C'est une question de culture, qui dépasse la seule différence linguistique.

» La lutte jurassienne a été exemplaire. Elle s'est faite sans bain de sang. Elle a été dirigée par l'épée calviniste de Roland Béguelin, ce protestant du Sud, dont l'intransigeance a été vitale. La lutte a aussi été populaire. Les idées sont venues des intellectuels, mais la révolution s'est développée dans le ventre du peuple.

» Les Jurassiens sont-ils plus libres aujourd'hui qu'hier? Oui. Il y a certes des déçus. Mais la liberté n'est pas l'anarchie. Elle a besoin d'un cadre. Les Jurassiens ont pu le dessiner. Ils sont davantage eux-mêmes, vivent selon leur droit et leur Constitution. Ce qui n'évacue pas les problèmes, surtout s'ils dépassent la cellule cantonale.

» La réunification: je la souhaite. Je suis un historien mutilé. Tout au long de l'histoire apparaît l'unité de destin entre le nord et le sud du Jura. En 1813 déjà, le doyen Morel projetait un canton du Jura. C'est la preuve que la conscience et la personnalité jurassiennes sont profondément ancrées.»

Chronologie d'un siècle

1914-18: violations du territoire jurassien, la ligne de front s'arrête au Largin près

de Bonfol.

1921: l'horlogerie connaît une «crise de reconversion»: 25 000 chômeurs dans le canton de Berne, dont 9000 dans le Jura.

1940: en juin, arrivée de 50 000 réfugiés civils et militaires.

1947: le conseiller d'Etat jurassien Georges Moeckli se voit refuser la direction bernoise des Travaux publics.

1951: le gouvernement bernois homologue le drapeau jurassien.

1957: création de l'Université populaire jurassienne.

1959: le 5 juillet, le peuple bernois rejette l'initiative préconisant la création d'un nouveau canton. Rejet également dans les districts jurassiens.

1964: célébration aux Rangiers des 50 ans de la Mob. Le conseiller fédéral Chaudet et le ministre bernois Moine sont houspillés par 5000 séparatistes.

1966: le Conseil fédéral renonce à construire une place d'armes dans les Franches-Montagnes.

1974: le 23 juin, par 36 802 oui contre 34 057 non, les Jurassiens décident de créer un canton.

1975: après une campagne faite de violence et d'intimidation, les districts de Moutier, Courtelary et La Neuveville décident de rester bernois.

1976: le 12 avril, l'assemblée constituante se met au travail. Les 138 articles de la Constitution seront adoptés par le peuple le 20 mars 1977.

1978: le 24 septembre, tous les cantons et le peuple suisses ratifient la création du canton du Jura.

1979: le 1er janvier, le nouveau canton vole de ses propres ailes

1989: le Laufonnais vote pour son rattachement à Bâle-Campagne.

1996: Vellerat quitte Berne et devient la 83e commune jurassienne.

1998: ouverture de la Transjurane entre Porrentruy et Delémont.