La saga de la dynastie Burrus, célèbres manufacturiers de cigarettes fortunés de Boncourt, s'enrichit d'une nouvelle page: «Monsieur Charles», 71 ans, après avoir vendu la fabrique familiale à Rothmans en 1996, a offert samedi le mythique domaine de Guilé à une fondation qui porte le même nom. Guilé, comme les diminutifs des prénoms des parents de Charles Burrus, Marguerite et Léon, qui avaient fait construire le manoir en 1931, sur une colline surplombant Boncourt, au milieu d'un somptueux parc de 25 hectares, abritant quelques essences sylvicoles remarquables et, à l'époque, un golf de neuf trous.

Aujourd'hui retiré des affaires, mais distribuant toujours aussi généreusement son argent au Collège Saint-Charles à Porrentruy, sponsorisant les sportifs locaux (football et basket notamment) ou nationaux (comme les jeunes cavaliers Dehlia Oeuvray ou Steve Guerdat), «Monsieur Charles» réalise l'une des grandes œuvres de sa vie: le luxueux havre de paix de Guilé devient un Institut européen d'études sociales. La gentilhommière a été aménagée, avec une salle de conférences de 80 places, des salles de travail, un centre multimédia, une bibliothèque et un secteur hôtelier susceptible d'accueillir une trentaine de personnes.

L'institut propose des colloques destinés à l'élite des décideurs politiques, économiques et culturels européens. «Au-delà de leurs cultures propres, les décideurs ont besoin d'une vision globale qui apporte du sens à leurs actions particulières», dit la plaquette d'information. «La fondation souhaite promouvoir les valeurs fondées sur la dignité de la personne héritée de la tradition judéo-chrétienne.»

Guilé ne se contentera pas d'orchestrer le ressourcement, elle inculquera «une vision intégrale de la personne humaine ouverte à la transcendance» et modèlera des «bâtisseurs responsables de la société terrestre».

L'environnement chrétien de Guilé sera assuré par la congrégation des Légionnaires du Christ, communauté catholique fondée en 1941 par un jeune prêtre mexicain, Marcial Maciel, aujourd'hui proche de Jean Paul II. La Légion comprend 450 prêtres et plus de 2000 séminaristes, elle est établie dans une vingtaine de pays, sur les continents américain, européen et australien.

Les Légionnaires représentent l'élite des élites. Ils n'accèdent au sacerdoce qu'après une longue et rigoureuse formation d'au moins douze ans, dont plusieurs à Rome. Les observateurs religieux assimilent cette congrégation à l'Opus Dei et la rangent dans la frange conservatrice de l'Eglise.

Pourquoi Charles Burrus l'a-t-il choisie pour encadrer spirituellement sa fondation? «Incidemment, explique-t-il. Par le truchement d'un jeune garde du pape de Boncourt, Stéphane Migy, qui m'a introduit auprès des Légionnaires du Christ à Rome. Après mûre réflexion, constatant la concordance entre leurs idéaux et les miens, en accord avec l'évêque de Bâle, mon épouse et moi avons décidé de leur dédier Guilé.»

A Boncourt, l'arrivée des Légionnaires du Christ suscite l'interrogation. «Sont-ils des prêtres militaires?» demande insidieusement une dame qui se rend à l'église. «On attend de voir», ajoute un autre fidèle, dubitatif. Curé de Boncourt, chanoine du canton du Jura, l'abbé Jacques Oeuvray qui a rencontré les Légionnaires calme le jeu.

«Ce ne sont pas des ultraconservateurs comme on l'entend parfois, dit-il. Ce sont des fidèles de la pensée de l'Eglise catholique romaine. C'est une communauté ouverte vers un humanisme chrétien, fondé sur la valeur traditionnelle du catholicisme.» Jacques Oeuvray précise encore que «les Légionnaires du Christ ne pensent s'établir à Boncourt qu'avec une petite communauté, et pas avant quatre ou cinq ans».

Catholique «plutôt d'obédience progressiste» souligne-t-il, le maire de Boncourt Hugues Plomb ne craint pas l'arrivée de la Légion du Christ. Il sait qu'elle est plutôt conservatrice, mais souligne qu'elle est à mille lieues de l'intégrisme d'Ecône. Le maire préfère saluer l'ouverture de la fondation, «un plus pour la région».

Samedi soir, il était à la cérémonie organisée pour la donation officielle du domaine à la Fondation Guilé, dans un rassemblement mondain rarement vu dans le Jura, réunissant le gotha économique, politique (à tout le moins démocrate-chrétien) et ecclésiastique. Tous les abbés influents, même les progressistes, étaient de la partie.

Monseigneur Kurt Koch, évêque de Bâle, a passé tout son samedi à Boncourt, pour prendre part au colloque intitulé «La vocation de l'Europe face au Bien commun mondial», puis pour bénir le manoir et apporter sa caution morale et spirituelle à la fondation et à ses Légionnaires. Lorsqu'on lui soumet l'étiquette conservatrice, voire de droite, portée par la Légion du Christ, Mgr Koch parle de «préjugés», demande de «faire connaissance avant de juger», constate tout de même l'expression «d'une spiritualité spécifique». «Ce sont des catholiques, et tout ce qui est catholique a sa place chez nous.»

L'évêque de Bâle est représenté par son adjoint, l'évêque jurassien Denis Theurillat, et par l'ancienne conseillère aux Etats Marie-Madeleine Prongué, dans le conseil de la Fondation Guilé, présidé par le Père Luis Garza, vicaire général de la Légion du Christ, qui regrette les «préjugés et les mensonges» véhiculés autour de sa congrégation.

«Nous sommes des prêtres, des nouveaux missionnaires envoyés porter la bonne nouvelle de l'Evangile partout dans le monde, plaide Luis Garza. Nous réfutons toute étiquette et l'idée de division entre différents courants catholiques n'existe pas chez nous. On ne peut pas nous classifier à la seule vue de notre style vestimentaire, sombre, avec le col romain.»