La plupart des fidèles de Schwyz sont sous le choc. L’évêque de Coire Vitus Huonder a interdit la semaine dernière au curé de Schwyz de célébrer une «messe des bouffons» dimanche soir prochain avant le grand cortège du «Güdelmontag», le lundi des Cendres. L’année passée pourtant, l’église paroissiale de Schwyz avait accueilli plus de 700 personnes pour une messe du carnaval. Les six figures principales des «Nüssler», la clique traditionnelle du canton de Schwyz, avaient participé à la cérémonie, notamment avec une danse dans le chœur. Même s’ils étaient les seuls masqués dans l’église bondée, c’en était trop pour certains fidèles. Saisi notamment par une plainte du mouvement catholique conservateur «Pro Ecclesia», l’évêque de Coire a sévi et transmis des ordres clairs: ni participants costumés, ni cliques dans l’église. «Les messes de carnaval détournent de l’essentiel de la célébration eucharistique et minent le respect dû à ce qu’il y a de plus sacré», a expliqué dans la Neue Luzerner Zeitung Christoph Casetti, porte-parole du diocèse de Coire. «L’évêque ne veut pas interdire pour interdire, mais aimerait aiguiser la conscience pour les actions saintes et les lieux saints», a-t-il ajouté.

Le curé, consterné, n’a même pas pu parler avec son évêque. L’ordre lui a été remis par le vicaire du diocèse. Il ne conteste pas la décision, «pour ne pas polariser.» Mais entre-temps, les fidèles organisent eux-mêmes la résistance. Le «conseil des ministres» de la clique des Nüssler invite à participer à une «messe avec une nuance carnavalesque». Pour que les choses soient bien claires, ils ont déjà fait savoir qu’ils assisteraient dans leurs habits d’apparat, mais non masqués, au service religieux. L’organiste a mis au point un morceau avec le tambour de l’une des cliques, qui reprend des éléments d’une danse ancrée dans la tradition du carnaval. Les Guggenmusik joueront à l’issue du service sur le parvis de l’église.

Les Schwytzois surtout se manifestent auprès de leur journal local, le Bote der Urschweiz, le premier à avoir révélé l’information. «Je n’ai jamais vu ça. La grande majorité des gens ne comprennent pas. J’étais à la messe l’année passée. Tout s’est déroulé très dignement. Le carnaval fait tellement partie de la vie ici, qu’il n’est même pas déplacé à l’église», déclare le rédacteur en chef Josias Clavadetscher, qui est également membre de la Fédération carnavalesque de Suisse.

Forte de ses 600 associations, la Fédération a écrit à l’évêque pour lui demander des explications: «Pourquoi ces messes de carnaval sont-elles tout-à-coup un problème? Elles ont lieu depuis des années et se déroulent sans exception dans la dignité. Nous ne comprenons absolument pas pourquoi des messes avec groupes en costumes folkloriques, avec des jodleurs ou des armaillis sont autorisées, alors que les cliques, qui reposent aussi sur une tradition populaire vivante, ne le sont pas. Pourriez-vous nous expliquer quelle musique peut encore être acceptée à l’église et à partir de quand peut-on parler d’un déguisement qui n’est plus accepté?»

Jeudi, Sepp Trütsch, commentateur légendaire à la retraite de la TV alémanique pour les émissions folkloriques, s’est déchaîné dans le Bote der Urschweiz contre l’évêque: «Le berger devrait se réjouir quand ses moutons (les noirs et les blancs) se retrouvent à l’église. Veut-il aussi interdire la messe avec des jodleurs, le culte des enfants? Veut-il célébrer la messe dans son appartement? Avec son programme, il devrait y avoir bien assez de place.» Trois groupes de soutien à la «messe des bouffons» ont déjà été créés sur facebook, rassemblant pour le moment quelque 1000 personnes.

Les Schwytzois comprennent d’autant moins que des messes de carnaval ont lieu dans d’autres lieux du canton depuis plusieurs années, à Seewen, Brunnen, Goldau et Ingenbohl, ainsi que dans une dizaine de paroisses de Suisse orientale. Et même à Lucerne, haut lieu du carnaval en Suisse avec Bâle, où un service religieux a lieu dans la Hofkirche, la principale église de la ville. Mais Lucerne dépend du diocèse de Bâle, qui déclare certes avoir de la peine avec ce genre de célébration, mais parle d’une situation qu’il faut aborder avec compréhension. Le carnaval n’est pas à l’ordre du jour de la Conférence des évêques suisses, où l’on ne veut pas commenter la décision de l’évêque de Coire. «C’est une question pratique qui est de la compétence du diocèse», déclare Walter Müller, chargé de l’information.

Succédant à Amédée Grab, qui avait ramené le calme dans le diocèse de Coire après le passage de Wolfgang Haas, Vitus Huonder, désigné en été 2007 par le pape, s’est vite distingué par ses positions très conservatrices sur la doctrine. Il s’est notamment prononcé contre les prêches laics, a dit son grand scepticisme face à l’ordination des prêtres mariés et a jugé que Benoît XVI avait fait un acte intelligent en autorisant les messes en latin. Sa croisade contre le carnaval dans des terres où cette tradition reste très vivante pourrait rouvrir des plaies dans un diocèse – comprenant les cantons de ZH, GR, GL, SZ, UR, NW, OW – qui n’a jamais apprécié de se voir imposer un évêque par le Vatican.