Comment conduire le plus d’élèves possible à un haut niveau de qualification? L’évolution rapide des technologies et la mondialisation des savoirs transforment le marché du travail et posent un nouveau défi aux systèmes scolaires en Occident. La Suisse n’échappe pas à l’examen de ses cursus scolaires morcelés entre les cantons.

Ces dix dernières années, les fameuses études PISA ont fini par ébranler des idées reçues en documentant l’efficacité des différents systèmes scolaires en Europe et dans le monde. Il ressort de ces travaux que la sélection précoce ne produit pas forcément les meilleurs résultats. Au contraire, les pays dont le plus grand nombre d’élèves atteignent des performances scolaires élevées – Finlande, Canada, Nouvelle-Zélande ou Corée du Sud – ne pratiquent pas la différentiation des élèves jusqu’à la fin de l’école obligatoire.

Le besoin d’agir est ressenti spécialement dans le canton de Vaud. Son système scolaire est le produit d’une longue histoire qui a toujours valorisé l’excellence d’un petit nombre de bons élèves accédant à une voie de formation supérieure. Malgré différentes retouches qui ont déjà introduit des assouplissements, l’école vaudoise est restée la plus sélective du pays en combinant l’orientation scolaire précoce (le cycle 5e-6e) avec l’existence de trois filières fixant, de la 7e à la 9e, des objectifs pédagogiques différents. Or depuis plusieurs années, la colère gronde contre la voie la moins exigeante, baptisée «voie secondaire à option» (VSO).

Cette filière devait permettre aux élèves les plus faibles – on y enregistre une surreprésentation de redoublants, de garçons et de migrants – de se façonner un avenir professionnel adapté à leurs profils. Or, elle a déçu toutes les attentes. Très vite honnie par les chefs d’entreprise, elle est devenue le cauchemar des parents soucieux que leur enfant accède à un débouché professionnel à l’issue de la scolarité obligatoire. Dans ce contexte d’échec, une majorité d’écoliers orientés en VSO s’y sentent stigmatisés. La filière a acquis la réputation d’une «voie de garage pour les nuls». Une fatale spirale de l’exclusion est enclenchée.

Faut-il repenser la VSO ou carrément réformer tout le cursus secondaire I, de la 5e à la 9e? La déroute de la VSO place les acteurs du débat scolaire face à leurs responsabilités. Les discussions ont repris de plus belle depuis que la cheffe de l’Instruction publique, Anne-Catherine Lyon, a mis en consultation un avant-projet de nouvelle loi scolaire risqué, vu les crispations. Au lieu des trois filières existantes (la voie baccalauréat, la voie générale et la VSO), elle propose un enseignement à niveaux dans des classes hétérogènes de la 7e à la 9e ainsi que la suppression du redoublement à tous les niveaux.

Dans l’esprit d’Anne-Catherine Lyon, la suppression des trois voies – et spécialement de la VSO disqualifiée par sa réputation de conduire à l’échec – ouvre l’école au vent de l’intégration, de l’égalité des chances et de l’excellence pour le plus grand nombre. Un projet inspiré par le modèle finlandais, avec des classes hétérogènes à effectifs réduits.

La consultation sur cet avant-projet le démontre jusqu’à la caricature: le débat sur l’avenir de l’école vaudoise reste prisonnier de préjugés et de querelles idéologiques. A l’aune de la tradition scolaire vaudoise, le projet Lyon est un vrai bouleversement. D’ailleurs, les violentes réactions qu’il déclenche poussent déjà la conseillère d’Etat à la patiente construction du compromis qui devra transformer durablement les trois dernières années de l’école obligatoire vaudoise.

Le projet de supprimer la VSO dresse contre lui tous ceux qui ne jurent que par la sélection par la performance. Ils réclament une instruction et des savoirs adaptés aux capacités variables des élèves. Ils diabolisent le mélange des élèves qui ne produirait qu’un nivellement par le bas. Ce camp, rallié par la Fédération patronale vaudoise, dénonce la piètre qualité de l’enseignement en VSO et critique une grille horaire qui fait peu de place ou pas du tout à l’enseignement des langues. Trop de temps est passé à «socialiser» les élèves. Il faut revenir à un enseignement classique des savoirs de base nécessaires au plongeon dans la vie professionnelle moderne.

Nombre d’enseignants habitués à évoluer dans ces classes dénoncent le mauvais procès fait à la VSO. Ils estiment que cette filière souffre surtout des clichés qui lui collent à la peau, à mille lieues du travail quotidien et des réussites, méconnues, dont ses élèves sont capables.

Anne-Catherine Lyon peut d’ailleurs s’appuyer sur les résultats des épreuves cantonales de référence. Ces batteries de tests communs à tous les élèves défont bien des idées reçues. Les résultats des élèves des trois voies, tout en se distinguant par leur performance moyenne, se recouvrent à leurs extrémités. Des élèves de VSO obtiennent des résultats aussi bons, voire meilleurs, que ceux des élèves médiocres ou moyens de la voie royale qui donne accès au gymnase.

D’autres observations signalent les carences du système vaudois. Les performances des écoliers vaudois ont été mesurées en dessous de la moyenne nationale. Et le taux d’obtention de diplômes en formation générale et professionnelle demeure l’un des plus bas de Suisse.

Le besoin d’agir est évident! A l’avant-projet de loi qui veut maintenir un tronc commun de la 7e à la 9e, mais en développant un enseignement différencié dans les classes hétérogènes, s’oppose désormais l’initiative «Ecole 2010», qui veut conserver les trois filières mais renforcer la VSO.

Une voie médiane se dessine, qui postule de conserver une orientation vers deux voies distinctes, chacune faisant l’objet d’un enseignement révisé et renforcé. Anne-Catherine Lyon signale qu’elle est prête à s’en inspirer pour tricoter le consensus politique indispensable à la fin de l’expérience traumatisante de la VSO.