«On se voit au cimetière!» Devant notre étonnement face à ce curieux lieu de rendez-vous, c’est finalement à la gare d’Yverdon que nous avons rencontré Vincent Osamchuks, ex-dealer repenti. Mais, ni une, ni deux, il nous emmène au milieu des morts. «C’est un endroit où je vais souvent. Cela incite à la réflexion. C’est calme.»

Soit. Nous voici donc pendant deux bonnes heures assis au cimetière. Baraqué, les yeux malicieux, les gestes vifs, un brin excité, Vincent Osamchuks a un sacré bagout. Pour tenter de convaincre, il ne cesse de mettre sa main sur l’épaule (ou le genou) de son interlocuteur. Ce Nigérian de 35 ans a un parcours atypique. Ex-requérant d’asile débouté, il a été trafiquant de cocaïne. Avant d’arrêter et de fonder, avec cinq comparses dans une situation similaire – «un seul n’était pas dealer» –, l’association EDEA (pour Europe Development Entertainment Association). Son but: dissuader trafiquants et consommateurs de poursuivre ce «commerce de la mort».

Magasinier de jour, il arpente durant son temps libre les rues, accoste les dealers et les clients à Yverdon, Lausanne, Genève ou ailleurs, se glisse, à l’improviste, dans des centres pour requérants. Croyant mais pas fanatique, il tient un discours très philosophique sur les dangers des drogues, sa volonté de sauver des vies. Mais se dérobe un peu quand il s’agit d’évoquer son passé de dealer. On insiste.

Vincent Osamchuks est arrivé en Suisse en 2003. Il a quitté le Nigeria en avion pour la Grèce, s’est envolé ensuite vers la France, d’où il a pris le train pour la Suisse. C’est dans le centre pour requérants de Sainte-Croix (VD) – «ces centres sont de véritables lieux de recrutement!» – que des compatriotes nigérians l’ont approché pour faire du trafic de cocaïne. «J’étais ignorant. Avant de venir en Suisse je ne connaissais rien des drogues. On m’a dit qu’il n’y avait rien d’autre à faire ici, aucune perspective. J’ai cédé.» Il vend des boulettes de cocaïne pendant «environ six mois», avant d’être arrêté et incarcéré une dizaine de jours. C’est là qu’il a eu le déclic pour arrêter. Ou presque. Car il a un peu replongé en sortant, admet-il.

Mais, en fait, comment se fait-il que ce requérant débouté et menacé d’expulsion soit encore en Suisse? Il se fait mystérieux, ne veut pas parler de ça. On tente le coup: «Vous vous êtes marié, c’est ça?» «Maybe», répond-t-il, en souriant, assurant qu’il a un permis de séjour tout ce qu’il y a de plus légal. «Je ne suis pas là pour parler de ma vie, de mes proches, mais de comment je veux sauver celle des autres.» Il repart de plus belle dans sa croisade, raconte comment il a convaincu des requérants d’arrêter le trafic ou de rentrer chez eux. On apprendra plus tard, par un autre biais, que Vincent a épousé quelqu’un en possession d’un permis B, et qu’il a lui-même pu en obtenir un trois semaines plus tard.

Et maintenant? Comment cet ex-videur de boîtes de nuit peut-il être sûr qu’il ne retombera pas dans ce vice dont il connaît tous les rouages – et tous les acteurs – pour gagner de l’argent facile? Son visage, d’habitude si souriant, se raidit d’un seul coup: «Il n’y a que les chiens qui peuvent vomir et lécher leur vomi. Je ne suis pas un chien!» Silence. Mais gagnait-il beaucoup? «Pas vraiment», répond-t-il, plus hésitant. «Il y a plusieurs niveaux; ce sont les Big Boys qui tirent les ficelles. Tous les dealers ne font d’ailleurs pas ça pour l’argent: certains veulent se venger des Blancs en leur vendant des saletés.»

Vincent dit avoir toute une panoplie de stratégies pour convaincre des trafiquants de décrocher. On le croit volontiers: il est malin, très observateur, a la tchatche et, surtout, recourt à l’humour. «C’est mon côté comédien. Ça marche mieux si j’aborde mes frères en riant un peu d’eux.» Vincent s’en prend au talon d’Achille des dealers africains: leur famille restée au pays, qui souvent ne connaît rien de leurs activités illégales. «Je leur dis de fermer les yeux, d’oublier la couleur de peau de leurs clients et d’imaginer qu’ils sont en train de vendre de la drogue à quelqu’un de leur famille. Des gars en prison m’ont dit: «Les policiers nous attaquent à la tête; toi tu nous touches au cœur», raconte-t-il fièrement.

Bien sûr, l’efficacité de son travail reste difficile à mesurer. Et le simple fait qu’il soit nigérian comme une bonne partie des trafiquants qui, avec les Dominicains, se partagent le marché de la coke en Suisse suffit pour que des policiers contactés avant la rencontre invitent à une certaine «prudence». Selon Fedpol, la police fédérale, entre 3,7 et 5,3 tonnes de cocaïne sont consommées chaque année en Suisse. Grâce au partenariat migratoire scellé entre la Suisse et le Nigeria après de vives tensions, la coopération entre les deux pays dans la lutte contre la drogue s’est intensifiée. En 2011 et tout récemment, des policiers nigérians sont venus effectuer des stages de quelques semaines en Suisse.

Vincent Osamchuks, lui, fait justement de son ancien statut un atout. «J’ai bien plus de crédibilité si je peux dire aux trafiquants: je sais ce que vous vivez, je suis passé par là. Je peux aussi les approcher en pidgin english ou en igbo.» L’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) lui a d’ailleurs fait confiance. En collaboration avec la Ville de Nyon, l’institution l’a mandaté, dès octobre 2010, pour travailler dans et à l’extérieur de l’abri PC de Nyon, fermé depuis février 2012, nous confirme une porte-parole.

Le bilan était plutôt positif, confirment ceux qui ont travaillé avec lui. Vincent se targue d’avoir apaisé la situation, très électrique. Et d’avoir permis à beaucoup de tourner le dos à la drogue. «C’est aussi important d’intervenir très rapidement auprès des nouveaux arrivés dans les abris. Car ce sont eux les plus vulnérables: ils subissent des pressions et risquent d’être rapidement embauchés par des dealers qui tournent autour des centres.»

Vincent et ses comparses ne se contentent pas de s’improviser médiateurs. Ils ont fait un petit film, qui s’inspire de leur histoire: «L’eldorado chez les Helvètes.» Inutile de dire qu’il se termine mal pour les dealers. Le film a été montré dans l’abri PC de Nyon. Et Vincent Osamchuks espère bien pouvoir le diffuser en Afrique. Pour bien faire comprendre que tout n’est pas rose en Europe et que les tentations pour céder à la criminalité, avec les ennuis qui vont avec, sont nombreuses.

«Bien sûr, mon discours ne passe pas toujours bien auprès des trafiquants. Mais généralement, le contact est plutôt positif.» Le vent se lève. Il est temps de quitter le cimetière.

«J’ai bien plus de crédibilité si je peux dire aux trafiquants: je sais ce que vous vivez, je suis passé par là»