Migrations

L’exil intérieur des candidats à l’asile

Relégués à la montagne ou enterrés dans des abris, les demandeurs d’asile sont de plus en plus mal venus en Suisse. Pour les cantons, sous pression, la recherche d’hébergements tourne à la mission impossible. Florilège en trois étapes

Sur la porte de la grande bâtisse jaune, une affichette indique que le Bellevue est fermé pour les vacances. En réalité, l’hôtel n’a pas ouvert depuis au moins deux ans. Un vieux panneau accoté à un mur vante la terrasse, mais en cette fin avril un vent glacial ébouriffe les murs de neige qui encadrent encore la route du col. C’est sur celle-ci, et sur les poids lourds qui la fréquentent régulièrement, que donne la «belle vue».

Nous sommes au Simplon, à 2000 m d’altitude. Ici, en hiver, c’est presque le désert. Le Simplon Blick, voisin du Bellevue, clôt ses portes entre octobre et mars. Le seul établissement ouvert à l’année est l’Hospice du Simplon, 500 mètres plus loin en direction de Domodossola. Le chanoine Jean-Pascal Genoud, qui y travaille depuis quelque temps, ne comprend pas bien la décision de l’Etat du Valais. «A première vue, je trouve assez étrange comme hospitalité de parquer des gens en montagne, loin de tout. Les saisons sont souvent assez tristes ici en haut, avec le brouillard et les jours de pluie.»

Une soixantaine de requérants d’asile arriveront au Bellevue début juin. L’Etat du Valais a signé le bail pour cinq ans. Confronté comme les autres à l’afflux des demandeurs d’asile, le canton est sous pression pour trouver d’urgence des hébergements. Au début de l’année, la conseillère d’Etat Esther Waeber-Kalbermatten a écrit aux 141 communes du canton pour solliciter des lieux d’accueil. Résultat: seules 21 d’entre elles ont pris la peine de répondre et une seule l’a fait dans un sens favorable, en se déclarant volontaire pour accueillir «deux ou trois familles avec enfants». En plus du Simplon, le canton va rouvrir temporairement La Pinède, un baraquement militaire à Conthey.

Tenant à maintenir vivace la tradition d’accueil des hospices alpins, le chanoine Genoud assure qu’il fera ce qu’il peut pour ces requérants dont personne ne veut. Mais l’idée d’éloigner ceux-ci dans les frimas d’altitude ne suffit pas à apaiser toute inquiétude, à écarter toute hostilité. Dans les deux autres établissements du col on redoute, sans vouloir être cité, ce nouveau voisinage. A la commune de Simplon-Village, pour l’instant, on préfère le silence. «Je dois étudier la situation avant de me prononcer», explique Martin Rittiner, le président, averti de ce projet il y a trois semaines tout juste. Son prédécesseur Werner Zenklusen n’a pas autant de retenue. Dans la presse haut-valaisanne, il affirme que l’Hôtel Bellevue est en zone d’avalanche et ne saurait donc être habitable en hiver. Dans le Valais romand, l’UDC relaie le message: selon les plans d’aménagement du territoire, cette zone ne peut pas être utilisée pour y installer un centre de demandeurs d’asile. Au Grand Conseil, d’autres députés font part de leurs craintes de voir des requérants d’asile si près d’une frontière et d’une route si fréquentée, pensant aux risques de trafic de drogue.

En Valais, les communes sont tenues d’accueillir des personnes relevant du droit d’asile. Mais le canton avance avec prudence: une initiative populaire UDC exigeant un droit de veto pour les communes est en cours de récolte de signatures.

Le projet du Simplon donne des idées à certains. Dans le Jura vaudois, le tenancier de l’Auberge du Mollendruz, exaspéré par l’interminable procédure cantonale sur ses travaux de rénovation, envisage d’accueillir des requérants d’asile, ainsi que le rapportait vendredi le site de 20 minutes. En désespoir de cause, et presque comme une menace. Dans le Jura, l’histoire est également hôtelière, mais d’un autre style. La Croix-Blanche, à Cour­faivre, est une adresse que connaissent les amateurs du terroir jurassien. L’hôtel-restaurant est exploité depuis trente ans par Marc et Marianne Beuchat, qui y ont cultivé d’anciennes recettes, la terrine du Prince-Evêque, les «flout­tes» servies avec le jambon à l’os et les «striflates» pour le dessert. Le patron, qui a siégé pendant quinze ans comme député socialiste, est bien connu pour son rire, avec lequel il faisait de la pub pour son enseigne sur Fréquence Jura. Pour ses initiatives touristiques aussi, lui qui proposait à ses clients de partir à la découverte des paysages jurassiens en minibus ou en char attelé.

Le rythme de la Croix-Blanche s’est ralenti ces dernières années. Les tenanciers ont l’âge de la retraite bien sonné. Sans enfants et faute d’avoir trouvé un repreneur, ils sont soulagés que leur maison ait trouvé un nouvel usage. Contactés par Francis Charmillot, le directeur de l’Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM), ils viennent de lui louer leur hôtel pour cinq ans. Les dix chambres à deux, trois ou quatre lits accueilleront dès le 20 août une trentaine de migrants. On enlèvera juste les télévisions. Le directeur de l’AJAM connaissait l’endroit, «un bistrot mythique que je fréquentais du temps du Bélier».

Les Beuchat ont hésité devant ce changement de vocation, mais ils sont de ceux qui pensent qu’il faut accorder une place aux requérants d’asile. Ils ne regrettent pas leur décision, mais ils ont été surpris par l’ampleur des réactions négatives. «Nous avons de vieux clients qui nous boycottent, des voisins qui ne nous saluent plus et on dit qu’une pétition circule», énumère Marianne Beuchat. La patronne s’afflige en particulier de l’attitude de fermeture de certains jeunes. Il semble que l’autorité municipale, dans cette affaire, s’esquive. Francis Charmillot relativise la contestation et rappelle que l’asile n’a jamais causé de problème sérieux dans le Jura, notamment lors d’une précédente expérience à l’Hôtel du Cerf de Develier. La Croix-Blanche servira de deuxième accueil, ce sont donc des familles en cours de procédure qui y logeront, souligne-t-il, estimant que les opposants sont influencés par les échos houleux provenant de l’ouverture d’abris d’urgence dans d’autres cantons.

Les abris? Le canton de Vaud y a assez largement recours, puisqu’il a dans les derniers mois aménagé six bunkers de la protection civile. Le dernier en date a ouvert début mars à Begnins sur la côte vaudoise, dissimulé sous les vignes et ceint de belles maisons vigneronnes.

En 2011, année où les demandes d’asile en Suisse ont augmenté de 45%, le canton de Vaud s’est vu attribuer 2239 migrants. La clé de répartition fédérale, proportionnelle à la population, fixe sa part à 8,4%. La hausse continue. Pour le premier trimestre 2012, il y a 607 personnes de plus à loger.

Au début, les abris PC étaient réservés aux cas Dublin, destinés à repartir rapidement. Puis aux NEM et aux déboutés, qui ne bénéficient plus que de l’aide d’urgence. Mais la situation ne permet plus de respecter cette répartition. Dans le local de garde de l’abri de Begnins, où sont épinglées les fiches des occupants avec la clé de leur armoire, ces catégories se mêlent désormais aux requérants en cours de procédure.

«Je dois prendre les locaux qu’il y a et composer avec», explique Cécile Ehrensperger, responsable de l’Etablissement vaudois pour l’accueil des migrants (EVAM) pour le secteur Nord-Ouest, qui s’étend de Moudon à Nyon. Mais des conditions de vie précaires s’ajoutent à une situation administrative qui l’est aussi. De ce fait, les abris sont «des bombes atomiques», tant pour les migrants eux-mêmes que pour ceux qui les encadrent.

Il faut des efforts redoublés pour assurer le respect réciproque, la tranquillité de tout le monde, garantir un lien social avec le village – à ce stade on ne parle plus d’intégration.

Mais, comme cela se passe moins bien que dans les centres d’accueil – sans parler des 70% de requérants qui vivent dans des appartements et ne font jamais parler d’eux –, les abris PC engendrent de nouvelles peurs, qui rendent à leur tour plus difficile de trouver des hébergements: «Les abris ont le mérite d’être disponibles comme solution d’urgence, mais ils nous font du tort par ricochet, c’est un cercle vicieux.»

La statistique de l’afflux et la crise du logement – elle sévit particulièrement dans la région lémanique, mais on ne peut pas attribuer tous les requérants à l’arrière-pays – n’expliquent pas tout. Les requérants sont toujours plus mal venus. Un projet de construction de studios à Nyon a coulé à cause d’un fort rejet. Au Mont-sur-Lausanne, 160 oppositions à un centre de formation des migrants sont en cours de traitement. 1600 personnes ont signé une pétition contre l’abri de Gland, où la séance d’information publique a été particulièrement houleuse. Près d’Avenches, le propriétaire d’un ancien EMS qui était prêt à vendre à l’EVAM a changé d’avis sous la pression. «Des réactions, il y en a toujours eu, mais à ce point-là c’est nouveau», constate Cécile Ehrensperger. La Suisse, comme l’Europe, se défend face aux flux migratoires. «Je me demande si les politiques officielles ne légitiment pas ce rejet.»

A Begnins, nous assistons à la distribution des sachets du lunch, un fruit, un sandwich. L’abri va fermer à 10h30 et ne rouvrira que le soir. Un accueil de jour existe à Nyon pour ceux qui le veulent. La responsable de l’EVAM ne cache pas les problèmes, comme l’alcoolisme de certains migrants maghrébins et bien sûr la présence des dealers, qui nuit tellement à l’image de l’asile. Mais elle combat les généralisations, conteste le regard de ceux qui entachent à cause d’un «épiphénomène» toute une réalité qu’elle s’efforce de rendre la plus vivable possible.

Plutôt qu’un abri, elle aurait préféré nous faire visiter le centre d’accueil de Sainte-Croix, où l’hébergement se pratique dans son acception la plus ambitieuse.

Elle qui consacre depuis près de dix ans son enthousiasme et sa bienveillance à la cause des requérants, qu’est-ce qui peut bien la faire tenir, si loyalement, dans un système de plus en plus restrictif? «Je me sens responsable des personnes qui sont là, répond-elle. Ce n’est justement pas le moment de baisser les bras. Il est plus urgent que jamais de travailler avec la population.» D’ailleurs tout n’est pas noir. A Orbe, la cohabitation se passe bien. Les travaux d’utilité publique sont une réussite (lire article en page 7). A Begnins, un solide groupe de bénévoles se soucie de ses nouveaux voisins. «Je rassemble ces petites gouttes d’eau, je crois toujours au vivre ensemble.»

«Le premier abri, j’en ai pleuré», confie Cécile Ehrensperger. Mais voici que le canton, après les installations de la protection civile, planche sur un nouveau concept d’hébergement, le sleep-in. Plus de place attribuée, plus d’armoire. On arrive le soir et on repart le matin avec son barda, expliquait Pierre Imhof, le directeur de l’EVAM peu avant son récent départ. Une descente de police au centre de Lausanne-Vennes ayant mis en évidence que près de la moitié des occupants étaient impliqués dans du trafic de drogue avait suscité cette proposition. Avec la situation d’urgence sur le front de l’hébergement, toute solution permettant de ne pas laisser des gens à la rue est bonne à prendre, explique-t-on aujour­d’hui à l’EVAM. Le premier sleep-in devrait s’ouvrir bientôt à Morges.

Sur les 141 communes valaisannes, une seule a répondu. «D’accord pour deux ou trois familles»

Après l’abri de protection civile, Vaud planche sur un accueil plus minimal encore, le sleep-in

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