Le premier coup de pioche pour le futur bâtiment du Tribunal administratif fédéral (TAF) a été donné jeudi à Saint-Gall sous une pluie battante. La cérémonie a eu lieu en présence des principaux concernés: près de 250 collaboratrices et collaborateurs invités pour deux jours à venir découvrir un avant-goût des charmes de la Suisse orientale. L'enthousiasme n'est pas encore au rendez-vous et la majorité n'a pas envie de penser au déménagement, prévu pour janvier 2012. Les autorités de la région n'en ont pas moins sorti le grand jeu pour les encourager à faire le saut. Le maire de Saint-Gall, Thomas Scheitlin, a choisi l'humour: «Rappelez-vous, dans le film Bienvenue chez les Ch'tis, on pleure deux fois, à l'arrivée et quand on doit repartir.»

Au nom du fédéralisme

«Je suis là pour me laisser convaincre», dit le juge Jean-Luc Baechler. Habitant Estavayer-le-Lac, dans une maison qui lui appartient, il se tâte. «Mes deux enfants auront 17 et 18 ans en 2012. S'ils étaient plus jeunes, nous n'hésiterions pas à nous installer à Saint-Gall et à en faire des vrais bilingues.» Beaucoup espèrent pouvoir travailler en partie depuis la maison, et ne se déplacer que deux ou trois jours par semaine à Saint-Gall. C'est le cas de Robert Galliker, juge, habitant Worb. «Je vais faire les trajets et rentrer pour le week-end. Si je peux être un jour pendant la semaine à la maison, cela ira. D'ici deux ou trois ans, j'aimerais prendre ma retraite anticipée, cela ne vaut plus la peine de changer.»

La juge Eva Schneeberger, Bernoise, est l'une des rares à avoir déjà pris sa décision. Dans le bus qui emmène toute la course d'école pour la pause de midi à Amriswil, en Thurgovie voisine, elle déploie une carte au 1 : 25 000 de la région. «Je vais déménager. J'aime le jardinage, je ne peux pas m'en occuper à temps partiel. Je n'ai pas d'enfants, je vais garder une chambre chez ma sœur à Berne.»

L'aventure saint-galloise du Tribunal administratif fédéral est due à un sursaut de fierté de toute la Suisse orientale au début des années 2000. Craignant d'être mise à l'écart une nouvelle fois, elle s'était rappelée au bon souvenir des Chambres fédérales avec une pétition munie de 15 000 signatures. Et Saint-Gall, au nom du fédéralisme, l'avait emporté sur Fribourg.

Lors de la cérémonie du premier coup de pioche, le président du TAF, Christoph Bandli, a rappelé le rôle décisif joué par la population. «Comme le dit le cinéaste français Michel Audiard, la justice, c'est comme la Sainte Vierge, si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s'installe. Les gens de Suisse orientale ont apparemment eu des doutes sur la justice fédérale.»

Pascal Richard, greffier, de Givisiez, aurait bien sûr préféré Fribourg. Il n'exclut pas de venir à Saint-Gall. Mais en quatre ans, il peut se passer encore bien des choses. «Si l'occasion se présente de trouver un travail ailleurs, je vais la saisir.» Sandrine Arn, greffière qui habite Fribourg, prend beaucoup de photos: «C'est pour essayer de convaincre mon copain. Mais il est Français… Saint-Gall, c'est très, très loin!» Certains craignent déjà une pénurie de greffiers de langue française pour les premières années du TAF à Saint-Gall.

Les Tessinois enthousiastes

Les Alémaniques bien ancrés dans la région bernoise sont tout aussi réticents envers la Suisse orientale. Alfred Weber, greffier, habite Liebistorf (FR) et n'en partira pas. Il se montre pessimiste sur les possibilités de trouver un autre emploi: «Le marché du travail dans la région bernoise sera vite saturé avec tous ces juristes qui vont chercher en même temps.» Une greffière qui veut rester anonyme lâche: «Je ne vais jamais venir à Saint-Gall, c'est ruineux pour les impôts, et la ville n'est pas belle. Peut-être si je trouve quelque chose au bord du lac de Constance…»

Attablé autour des inévitables saucisses de Saint-Gall, un groupe italophone d'excellente humeur ne voit pas où est le problème. «Qu'on soit à Berne ou à Saint-Gall, on est en exil», plaisantent-ils. Francesco Parrino, juge d'origine tessinoise qui habite Bienne, ne croit pas à un exode du personnel pour 2012. «Le travail est intéressant, la plupart va rester. Les Romands doivent aussi faire un effort. Ils doivent participer à l'institution qui surveille l'administration fédérale, ils ne peuvent pas faire la fine bouche. Le déménagement est un test pour le fédéralisme.»

Tous les employés du tribunal ne se réjouissent pas à l'idée de déménager.«Si l'occasion se présente de trouver un travail ailleurs, je vais la saisir», affirme un greffier.saint-gall, 4 septembre 2008

Nicolas Senn/keystone