Genève

Quand l’extrême gauche se fracasse sur l’islam

Sur fond de luttes intestines, l’exclusion de Magali Orsini de la coalition Ensemble à Gauche illustre la rupture entre républicains laïcs et multiculturalistes. Un fossé qui s’élargit à mesure que l’islam s’invite dans l’actualité. Et qui dépasse largement les frontières du canton

Nouvel esclandre shakespearien à la gauche de la gauche genevoise. Après des mois de pourrissement de leurs rapports, la coalition Ensemble à Gauche a décidé, le 8 avril, d’exclure l’une de ses députées les plus truculentes, Magali Orsini, seule élue de La Gauche au parlement cantonal. A la manoeuvre, pour faire très court, la composante majoritaire du groupe: SolidaritéS. Dont la figure tutélaire, Pierre Vanek, assurait dans un communiqué que «cette décision n’a pas de motif politique, mais découle du refus ou de l’incapacité de cette députée de respecter le minimum de règles de fonctionnement collectif». Contestation immédiate de son exclusion par l’intéressée, éruptions sur les blogs et les réseaux sociaux, noms d’oiseaux, psychodrame.

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De loin, la ritournelle semble familière, presque rassurante. L’extrême gauche genevoise se déchire et les insultes fusent, souvent à basse altitude. Rien que de bien normal a priori: trois ans après son retour au Grand conseil, l’ultra-gauche du canton retombe à mi-législature dans ses travers historiques et démontre la fragilité de son union. SolidaritéS, le Parti du travail, La Gauche, le DAL (Défense des aînés, des locataires, du logement et du social), le Parti communiste ou encore les Indépendants de gauche: autant de mouvements qui peinent à cohabiter derrière l’étiquette électoralement porteuse d’Ensemble à Gauche. Plus ou moins trotskistes, plus ou moins marxistes, plus ou moins révolutionnaires: aujourd’hui comme hier, d’une chapelle à l’autre, les détestations sont aussi profondes que les références idéologiques sont lointaines.

Le torchon brûle

A bien tendre l’oreille pourtant, une pierre d’achoppement plus actuelle vient étouffer les derniers espoirs de concorde: l’islam. A mesure que le fait musulman prend de l’ampleur dans le débat public, le torchon n’en finit plus de s’enflammer entre les tenants d’un Etat ferme sur ses valeurs universelles et les apôtres d’un multiculturalisme relativiste. D’un côté, les républicains laïcs, ouvertement anticléricaux et islamo-méfiants. En l’occurrence, Magali Orsini, Pierre Gauthier, élu du DAL, ou encore Salika Wenger, pour le Parti du Travail. De l’autre, une gauche plus tripale, pro-palestinienne et anti-impérialiste, qui ne voit dans «l’hystérie laïque» des premiers que stigmatisation et discrimination. En l’occurrence, le groupe SolidaritéS in corpore, ou presque.

Officiellement, l’éviction de Magali Orsini repose sur des motifs plus triviaux. Aux yeux d’Ensemble à Gauche, piloté ici par SolidaritéS, la députée a commis une double trahison. Elle a commencé par s’abstenir lors du vote au parlement sur l’assouplissement du secret médical en milieu carcéral, contre l’avis de son groupe qui jugeait le projet dangereux. Puis elle a accepté son élection au bureau du Grand conseil, avec le soutien de la droite et contre le candidat officiel de la coalition, Christian Zaugg (DAL). Sur fond de luttes intestines pour le pouvoir et de coups de couteau dans le dos, les résumés du feuilleton sont aussi nombreux que ses acteurs. Mais le schisme interne sur la laïcité serait secondaire.

Vraiment? Deux épisodes récents racontent une histoire différente. Le premier remonte à fin 2015. En réaction au projet de loi du Conseil d’Etat sur la laïcité, jugé trop bienveillant pour les communautés religieuses, le quarteron républicain d’Ensemble à Gauche présente son propre projet, sans concession: interdiction de toute forme de culte ou «cérémonie religieuse quelconque» sur la voie publique, abrogation de la collecte des contributions religieuses par le fisc. Avec le soutien du MCG Thierry Cerutti, Magali Orsini, Pierre Gauthier, Salika Wenger et Christian Zaugg affichent la couleur dans l’exposé des motifs, dégommant à l’arme lourde «les mouvements radicaux qui, sous couvert de lutte contre les discriminations, d’antiracisme ou pour venger les victimes du colonialisme occidental passé, soutiennent les revendications communautaires, obscurantistes et rétrogrades».

«Totalitaires et xénophobes»

La réaction de Pierre Vanek, qui a compris le message, ne se fait pas attendre. Soulignant que le projet de loi n’a pas été soumis au groupe, il assassine les dissidents laïcards dans le journal de SolidaritéS, s’insurgeant contre «les relents totalitaires et xénophobes» de leurs motivations et brocardant leur «lutte idéologique antireligieuse». Sa ligne est claire: tout est social, rien n’est sociétal. L’ancien conseiller national s’offre au passage le plaisir de souligner la «sévérité» de Lénine lui-même contre «l’anticléricalisme bourgeois, moyen de détourner l’attention des masses ouvrières du socialisme». Ambiance.

Quelques semaines plus tard, un deuxième épisode fait office d’accélérateur de flamme, cette fois au Conseil municipal de la Ville de Genève. Lors de sa séance du 9 mars, le délibératif communal planche à son tour sur la laïcité, après que l’exécutif a autorisé une employée du Musée d’Art et d’Histoire à venir travailler voilée. Pour afficher sa «solidarité avec ces femmes à qui l’on s’arroge le droit de dire comment elles doivent s’habiller», explique-t-elle au Temps, Maria Pérez, élue de SolidaritéS, décide de se couvrir les cheveux avec son foulard. Elle est imitée par son collègue de parti, Tobias Schnebli, membre du Collectif Urgence Palestine, qui choisit, lui, d’enrouler son keffieh autour de la tête. Tollé, interruption de séance et nouvel échange d’amabilités. Maria Pérez? «Une actrice ratée doublée d’une politicienne médiocre, qui utilise les méthodes des fascistes des années trente pour censurer celles et ceux qui ont un avis différent du sien», fulmine Pierre Gauthier sur Facebook.

La rupture est désormais consommée. Et le conflit s’enlise un peu plus dès que l’islam s’invite dans l’actualité. Deux élèves écoliers musulmans qui refusent de serrer la main de leur institutrice à Bâle-Campagne, le Tribunal fédéral qui retoque l’interdiction du voile à l’école saint-galloise: chacun de ces épisodes creuse un fossé devenu infranchissable. «SolidaritéS c’est l’islamo-gauchisme, juge Pierre Gauthier. Il est extrêmement dangereux de mettre sur un pied d’égalité la révolte légitime contre l’oppression et le fascisme liberticide et assassin incarné par les islamistes. Ne pas faire de différence entre une révolution politique et la dictature obscurantiste dont rêve l’islam politique, c’est une divergence fondamentale.»

«Féminisme blanc et bourgeois»

Défendant «une autre conception, fazyste, de la laïcité, celle d’un Etat qui respecte toutes les croyances sans favoriser ni discriminer aucune forme d’expression religieuse», Jean Batou, élu de SolidaritéS au Grand conseil, confirme en creux la réalité du désaccord. «La France a interdit le voile à l’école en 2004, analyse-t-il. Cela n’a pas permis de freiner les courants sectaires de l’islam. Au contraire. Je suis persuadé qu’une attitude qui respecte le point de vue de l’autre, est beaucoup plus efficace.» Creusant ce sillon, Maria Pérez explique que défendre le droit des femmes à porter le voile, «c’est en finir avec le féminisme blanc et bourgeois. Tous ces laïcards qui veulent dévoiler les femmes de force ne se rendent pas compte que c’est une nouvelle forme de violence qu’ils leur infligent.»

Ce schisme n’est évidemment pas propre à Genève, ni à son extrême gauche. Dans son dernier livre*, consacré au djihadisme en France, le politologue Gilles Kepel, spécialiste de l’islam et du monde arabe, consacre un chapitre entier à ce «Kulturkampf au sein de la gauche française, qui brise des solidarités politiques autrefois structurantes». Depuis la fin des années 1970, la révolution iranienne et l’irruption de l’islam dans le débat politique, écrit-il en substance, «des marxistes pour lesquels les organisations islamistes {…} ne s’assimilaient qu’à un «fascisme régressif» […] commencent à réfléchir à un rapprochement anti-impérialiste avec ces derniers».

Héritière de Michel Foucault et de sa «fascination acritique pour la révolution islamique en Iran et l’ayatollah Khomeyni», poursuit le politologue, cette tendance met au rancart «la critique traditionnelle de la religion comme «opium du peuple»». «Pour certains, estime Gilles Kepel, au «prolétariat» comme levain de l’avenir radieux de l’humanité se substituent «les musulmans». Ces derniers deviennent la figure par excellence des opprimés.» Et de conclure, grandes figures de cette évolution à l’appui, qu’entre «ces papys touchés par la grâce de Tariq Ramadan et les anciens gauchistes qui demeurent anti-cléricaux, la rupture sur les valeurs devient inévitable.»

«Le point de rupture est atteint»

Aura-t-elle raison pour de bon de l’unité de façade de l’ultra-gauche genevoise? «Je le crois, oui, répond Magali Orsini. Le point de rupture est atteint. Jusque-là, nos divergences ne nous avaient pas empêchés de créer un groupe commun. Nous étions d’accord de ne pas être d’accord. A l’avenir, cela me paraît plus compliqué.» Même son de cloche pour Pierre Gauthier, qui estime que «sur la laïcité, solidaritéS s’approche dangereusement du point de rupture.»

Jean Batou se veut moins définitif: «Nous avons des divergences internes sur cette question, comme d’autres forces politiques, et le débat doit être mené sans tabou. Notre formation a toujours su accepter d’autres points de vue, sans pour autant cacher ses désaccords. Cela ne doit pas nous empêcher d’avancer ensemble sur les 99% de points où nous nous retrouvons. Deux ou trois personnes n’ont pas cette sagesse». Le courant qu’il incarne étant majoritaire au sein d’Ensemble à Gauche, le conflit qui ronge le mouvement pourrait bien se solder par une purge de tous ces laïcards qui dérangent.

Référence:

*Terreur dans l’Hexagone, Genèse du djihad français, Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Gallimard, 330 pages.

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