Comme un véritable artiste méconnu, le mulet aura dû attendre de disparaître, ou quasi, pour bénéficier d'un trophée. Cela se passe à Leysin, ce week-end, avec diverses courses et épreuves – attelage, galop, trot, saut, gymkhana pour les enfants, etc. But de l'événement organisé par l'ancien bobeur Silvio Giobellina: «Mettre en valeur cet animal, qui rendit naguère de grands services à l'homme.»

Ce n'est rien de le dire: les armées et la paysannerie de montagne en firent un indispensable auxiliaire. Aujourd'hui, le mulet a trouvé une nouvelle affectation: la randonnée touristique et le trekking. Sans parler du rôle de symbole utilisable en toutes circonstances: Mgr Genoud n'a ainsi pas hésité à comparer les progrès de l'œcuménisme «au mulet dans les sentiers tortueux: il avance plus lentement que le cheval, qui piaffe, mais ne déroche pas». Tandis que certains pétaradants lobbyistes valaisans intronisent le 4x4 «véritable successeur du valeureux mulet».

Le faux cheval de Napoléon

Cette ferveur contemporaine autour du mulet contraste avec l'obscurité dans laquelle longtemps ce bâtard de l'âne et de la jument fut confiné. Le cas le plus célèbre est sans doute celui de ce mulet anonyme qui hissa Napoléon au sommet du Saint-Bernard et qui se transforma pour la postérité et sous le pinceau du peintre David en un noble et fougueux destrier blanc. Même La Fontaine en fit un personnage négatif, utilisant le mulet pour railler la vaine fierté des origines.

A force de servir humblement mais vigoureusement militaires et montagnards, le mulet a fini par trouver quelques avocats, tel Alfred Guénon, médecin vétérinaire dans l'armée française, qui publia en 1899 un vibrant Mulet intime, saluant cet «animal ordinairement doux et patient», qui subit «les privations et les fatigues les plus rudes sans accuser aucune souffrance, mais non sans souffrir». Pour Guénon, la supériorité du mulet sur le cheval ne se discute pas: «Plus de sang-froid, de présence d'esprit et par conséquent, une puissance d'attention plus développée.»

Et puis, les montagnards savent bien que le mulet ne connaît pas le vertige, qu'il a hérité de l'âne l'habileté à la marche tout terrain et de la jument la puissance. Et qu'en plus, c'est un animal beaucoup moins fragile que le cheval. Un dicton n'affirme-t-il pas qu'un mulet ne tombe malade qu'une fois dans sa vie: juste avant de mourir. Dans le livre de l'Anniviard André Pont, Villages d'antan, est contée la connivence qui régnait entre hommes et mulets. La scène a lieu lors d'une montée vers Saint-Luc, avant l'existence de la route carrossable, «sur un vieux chemin creux très raide, accusant une dénivellation de plus de cinq cents mètres. Or, à mi-hauteur, il y avait un énorme mélèze dont les racines partiellement déterrées servaient de sièges pour les personnes fatiguées. Là, nous aurions eu mauvaise conscience de passer sans faire une petite halte, le temps de donner un morceau de pain à nos mulets. Nous n'avions nul besoin de signifier l'arrêt à nos bêtes. Elles connaissaient l'endroit et n'auraient pas fait un pas de plus sans avoir savouré leur friandise.»

8ème Trophée du Mulet, Leysin, 6 et 7 novembre. Renseignements 024 494 28 68, ou http://www.osgsa.ch