Au Tessin, l’hebdomadaire dominical «Il Caffè» est dans le collimateur de la justice. Dénoncé par le groupe Genolier à la suite d’une grave erreur médicale survenue à la clinique Sant’Anna de Lugano, le journal risque d’être condamné pour diffamation et concurrence déloyale. Un «appel à la liberté de presse» a été lancé dans le canton pour défendre le titre.

«Il Caffè» est une publication aux enquêtes souvent dérangeantes, fondée à Locarno par la famille Rezzonico et appartenant aujourd’hui au groupe Ringier. Dimanche, le journal a ouvert son édition hebdomadaire par une page blanche, symbolisant l’atteinte à la liberté de la presse dont il se sent victime. Une pétition de soutien lancée dans tout le Tessin a recueilli en quelques heures plusieurs centaines de signatures. «Nous envisageons aussi une manifestation», précise le syndicaliste Matteo Pronzini, député du Mouvement pour le Socialisme au Grand Conseil et organisateur de cette action.

Erreur sur la patiente

Les faits: en juillet 2014, un chirurgien de la clinique Sant’Anna – établissement de renom fréquenté notamment par les familles Berlusconi et Poutine – effectue l’ablation des deux seins d’une patiente de 67 ans atteinte d’une petite tumeur localisée sous un seul mamelon. Le médecin s’est tout bonnement trompé de patiente. Il constate immédiatement son erreur mais, en accord avec la direction de la clinique, il décide de ne pas dévoiler la vérité à la sexagénaire qu’il estime «trop fragile». Dans un premier temps il lui fait donc croire que la mastectomie a été nécessaire, la tumeur étant finalement plus étendue que prévu.

Passé le choc, la patiente se met en quête d’autres avis médicaux et, quelques mois après l’intervention, signale son cas au Conseil de l’ordre des médecins. L’appareil judiciaire se met en marche, la presse en parle, le chirurgien négligent est suspendu de ses fonctions. La patiente qui a perdu ses deux seins sur la table d’opération est indemnisée par la clinique.

«Il Caffè» a publié sur cette affaire toute une série d’articles approfondis, qui mettent en cause non seulement le praticien, mais aussi la direction de la clinique contrôlée par le groupe vaudois Genolier. Des informations qui dénoncent des lacunes dans l’organisation au sein de l’établissement. En septembre 2016, la clinique dépose plainte pénale pour diffamation et concurrence déloyale contre quatre journalistes auteurs des articles incriminés.

«Paradoxalement, le procureur qui nous a interrogés n’a retenu aucune erreur journalistique de notre part, assure au Temps le rédacteur en chef Libero D’Agostino, qui est l’un des inculpés. Mais il a estimé que nous avions fait preuve d’acharnement dans nos articles et parlant de concurrence déloyale. Nous nous sommes contentés de faire honnêtement notre métier et nous continuerons à le faire!»

«Les accusations sont vagues, ajoute l’avocat des journalistes, Me Luca Allidi. Le procureur estime que l’ensemble des articles constituerait une concurrence déloyale pour l’établissement. Je dois maintenant présenter mes observations, mais il est évident que les inculpations seront confirmées et mes clients cités devant un tribunal correctionnel.»

No comment de la clinique

«La justice doit pouvoir œuvrer en toute sérénité et sans clameur, a déclaré lundi l’avocat de la clinique, Me Edy Salmina, refusant de prendre position sur la procédure en cours ni sur les réactions qu’elle suscite. La clinique a confiance dans le droit et la magistrature tessinoise et s’exprimera donc uniquement devant un tribunal. Elle estime inopportun d’attirer l’attention du public.»