A cette heure, c'est peut-être le dernier débat national à avoir provoqué des réactions aussi virulentes, aussi organiques. La publication, en décembre 1995, de «Ayons le courage d'un nouveau départ» («Mut zum Aufbruch», éd. Orell Füssli), a suscité une polémique restée inédite pour un essai touchant à la politique nationale.

Signé par David de Pury ainsi que les professeurs à la Haute Ecole de Saint-Gall Heinz Hauser et Beat Schmid, ce «Livre blanc» était patronné par une galerie de personnalités comprenant le diplomate Arthur Dunkel, l'industriel Stephan Schmidheiny, le patron de Nestlé – à l'époque – Helmut Maucher, celui de l'UBS Robert Studer, ou encore le président de l'EPFZ Jakob Nüesch. En fait, il s'agissait d'un deuxième «Livre blanc»: en décembre 1991, sur mandat de Jean-Pascal Delamuraz, un groupe d'experts déjà piloté par David de Pury avait rendu un premier «programme pour un ordre plus libéral». Le manifeste de 1995 répondait à l'impatience des milieux économiques face aux lenteurs de politiques.

Plantant le décor – mondialisation de l'économie et avènement d'une «société de l'information» qui annonce «une nouvelle ère de la concurrence» –, les auteurs proposaient moins une dérégulation totale, comme ce fut dit, qu'une sorte de mobilisation du pays à laquelle le patronat devait aussi se plier. Aux salariés d'accepter une flexibilité accrue et la prise en charge de frais jusqu'ici assumés par l'Etat (comme les coûts externes, «surtout environnementaux», de la route, ou les taxes universitaires), aux patrons le respect des règles inflexibles de la concurrence – chaque appel à la fin d'un monopole était d'ailleurs accompagné de l'invocation d'autorités de régulation fortes.

Publié à l'orée de la législature fédérale 1996-1999, ce deuxième «Livre blanc» l'a marquée en profondeur, malgré les hauts cris que poussèrent alors certains ténors politiques – dont des compagnons de David de Pury du côté du Parti radical. Sans grande ironie, on peut soutenir que ce texte a représenté, au final, un programme de législature plus abouti que ceux des partis. Une part substantielle des réformes proposées a effectivement été mise en œuvre, ou est «sur le chemin de l'être», a reconnu mercredi le secrétaire général des radicaux, Guido Schommer, cité par l'ATS.

Dans ce catalogue d'idées figuraient notamment: la séparation des Télécoms et de la poste; la privatisation (certes, encore partielle) des premiers; l'ouverture de ce marché à la concurrence; l'ouverture, aussi, des marchés publics; idem pour l'électricité (une révision de la loi a été bouclée par les Chambres, mais sera attaquée en référendum); la séparation des CFF entre infrastructure, trafic voyageurs et trafic marchandises (les CFF sont même passés à un statut de SA depuis début 2000); la réforme de la péréquation financière fédérale (qui suit son long cours); l'adoucissement de l'imposition des sociétés; l'autonomisation des universités et l'encouragement du transfert de technologies entre centres de recherche et industries (souci majeur des hautes écoles aujourd'hui). Les seuls points à ne pas avoir été suivis sont, sans surprise, les plus extrêmes: l'abolition de l'impôt fédéral direct ou la suppression du système des trois piliers de l'assurance vieillesse au profit d'une couverture des «besoins d'existence» obligatoire et d'une retraite par capitalisation volontaire.

Défense en solitaire

Peu soutenu, voire lâché, par ceux qui avaient suivi la rédaction du manifeste, David de Pury avait dû le défendre en solitaire, notamment à l'émission alémanique Arena. Signe de l'ampleur prise par le débat, son «Livre blanc» avait suscité une réplique romande avant même sa traduction française en avril 1996, Le Livre noir du libéralisme (éd. de l'Aire), cosigné notamment par le sociologue François Masnata, le député genevois Christian Ferrazzino et son homologue vaudois Josef Zizyadis ainsi qu'Yvette Jaggi, alors syndic socialiste de Lausanne.