Drogues

«L'héroïne fait désormais partie des drogues les moins populaires»

Des chercheurs lausannois ont passé au crible le marché vaudois de l’héroïne. Ils ont découvert un trafic rodé, calme et limité, en mains de groupe albanophones depuis vingt-cinq ans. Entre 145 et 205 kilos sont consommés chaque année dans le canton, pour un chiffre d'affaire estimé de 8 à 11 millions de francs

Comprendre le marché local des stupéfiants: c’est l’objectif d’une étude regroupant des chercheurs de l’école des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV et d’Addiction Suisse. Réalisée en trois volets, elle se penche dans un premier temps sur le trafic d’héroïne dans le canton de Vaud, passé au crible à l’aide de plusieurs méthodes: analyse des eaux usées, entretien avec des policiers ou des consommateurs de drogue. Les explications de Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse.

Le Temps: Vingt ans après les scènes ouvertes de la drogue, votre étude montre qu’on prend encore entre 1300 et 2800 fois chaque jour de l’héroïne dans le canton de Vaud. Comment la consommation a-t-elle évolué?

Frank Zobel: La consommation d’héroïne, dérivée du pavot, a drastiquement chuté depuis les années 1980 et 1990. Cette substance fait désormais partie des drogues les moins populaires. En l’espace de trente à quarante ans, le gramme d’héroïne est passé de 300-500 francs à 20-30 francs. C’est en partie le résultat des programmes de santé publique mis en place dans les années 1990: traitements de substitution y compris la prescription d’héroïne, accueil des toxicomanes dans des structures encadrées par du personnel social et médical. La plupart des usagers a intégré un programme de substitution. L’héroïne reste toutefois une drogue addictive et il subsiste à l’heure actuelle dans le canton de Vaud, une population d’usagers réguliers, plutôt vieillissante, que nous estimons à environ 800-1100 personnes. C’est peu, mais cela représente toujours une préoccupation de santé publique.

– Comment avez-vous pu estimer la taille du marché de l’héroïne?

– Nous allions l’enquête auprès des usagers à une analyse des eaux usées, ce qui nous permet d’estimer le volume d’héroïne consommée dans le canton de Vaud, de l’ordre de 145 à 205 kilos par an. A cela s’ajoutent les saisies policières, l’équivalent d’environ 18 kilos de poudre de rue chaque année, soit 8% à 11% de la matière vendue sur le marché. Cela paraît peu, mais en réalité, si le marché est si petit, c’est sans doute aussi parce que la police parvient à le gêner suffisamment pour qu’il ne puisse pas croître plus.

– Que révèle votre étude sur le fonctionnement du marché de l’héroïne?

– C’est un marché simple, stable, prédictif et limité. Son chiffre d’affaires peut être estimé à 8 à 11 millions de francs pour le canton de Vaud. Les groupes de trafiquants peuvent espérer des gains de 2 à 4 millions. On est de l’ordre de la PME. Il est tenu depuis près de 25 ans par des groupes albanophones qui ont mis en place un système efficace qui fonctionne la plupart du temps de manière triangulaire: l’acheteur téléphone à un vendeur depuis une cabine, qui fixe un prix et un lieu de transaction. Cet intermédiaire envoie ensuite un livreur sur place, souvent de jeunes hommes qui ne restent pas plus de trois mois en Suisse. Contrairement aux réseaux turcs ou libanais qui tenaient le trafic avant eux, les Albanais sont parvenus à éviter un travers: les dealers ne consomment pas de drogue. C’est un marché tranquille: les transactions se déroulent dans le calme et la discrétion.

– L’illégalité ne favorise-t-elle pas la violence?

– Au contraire, dans un pays comme la Suisse où l’Etat peut déployer des moyens pour lutter contre le trafic, il vaut mieux rester caché. Des violences pourraient attirer l’attention, ce n’est pas bon pour le business.

– Comment se fait-il que le trafic reste si longtemps en main d’un groupe en particulier, dans ce cas les albanophones?

– C’est d’abord dû à la position géographique des Balkans, lieu de transit de l’héroïne en provenance d’Afghanistan. L’instabilité de la région après la chute du communisme et pendant la guerre du Kosovo a favorisé le développement du trafic illégal d’armes et de drogue. Enfin, la présence d’une communauté albanophone en Suisse facilite la création de réseaux, même si cela concerne qu’une toute petite minorité de la diaspora.

– Les milieux de la prévention sont en alerte, le rapport mondial sur les drogues l’a encore souligné mi-juin: il n’y a jamais eu autant de morts d’overdoses liés à la consommation d’opioïdes dans le monde. L’accès à cette substance se fait souvent en toute légalité, sur prescription médicale. Qu’en est-il en Suisse?

– Aux Etats-unis, ce problème de santé public a pris une ampleur dramatique. Le problème vient en partie des prescriptions d’antidouleur contenant des opioïdes de synthèse (sirops contre la toux, antidouleur), encouragés par l’industrie pharmaceutique. Ces substances sont addictives, leur usage durant de longues périodes peut provoquer des sévères crises de manque, qui ont ensuite poussé une partie des patients vers le marché noir de l’héroïne. En comparaison, la Suisse est mieux protégée. La prescription et le stock de ce type de produits sont jusqu’ici beaucoup plus surveillés.

– La Suisse connaît aussi une hausse de la consommation de médicaments à base d'opiacés ces dernières années, comment l’expliquer?

– Il y a en effet plusieurs indications d’une hausse de l’usage médical d’opioïdes en Suisse, même si on est très loin de la situation aux Etats-Unis. On manque aujourd’hui d’éléments pour expliquer la hausse en Suisse. Sans doute, l’usage de ce type de médicaments tend à augmenter avec une population vieillissante. On sait aussi que les opioïdes sont assez utilisés en milieu hospitalier. Pour y voir plus clair, il faudrait faire une étude sur ce sujet; ce que nous aimerions faire prochainement.

Publicité