La création du poste de coordinateur des services de renseignement, en juin 2000, participait d'un constat désabusé: la Suisse, éreintée par l'affaire des fonds en déshérence, est un navire sans vigie. Mais autant que d'une vigie, la Confédération avait besoin d'une pythie, et ce fut Jacques Pitteloud. Si la fonction c'est l'homme, le Conseil fédéral, en choisissant de nommer ce personnage de roman, prenait un risque: Valaisan, jésuitique, vif, ambitieux, look de barbouze à Ray-Ban, une vision de son métier, Jacques Pitteloud a des amis, qui aiment quand «ça bouge», et, naturellement, des ennemis, qui cherchent la «faille». Si bien qu'à l'heure du bilan des dix-huit mois, durée au terme de laquelle le Conseil fédéral avait prévu de procéder à une évaluation du poste, certains, au parlement notamment, croient l'avoir décelée, cette faille: un mariage médiatisé, cet été, au Rwanda, avec une Rwandaise, et un immense terrain en guise de cadeau de noces, que le marié jure n'avoir jamais eu l'intention d'accepter.

Le modèle britannique

Cet épisode de la vie de Jacques Pitteloud nuira-t-il à l'intéressé ainsi qu'à son poste? Ce n'est pas impossible. Le rapport d'évaluation, à remettre en principe avant fin décembre, est l'affaire du chef de l'état-major général, Hans-Ulrich Scherrer, qui préside cette année l'Organe de direction pour la sécurité, auquel est rattaché le coordinateur. Mais ce dernier coordonne-t-il vraiment? Ce n'est pas l'avis de cet ancien responsable des services secrets: «En Grande-Bretagne, il existe ce qu'on appelle un coordinator of intelligence, qui, d'accord avec le premier ministre, chapeaute et confie des missions aux divers services de renseignement. En Suisse, le coordinateur récolte les informations que lui fournissent trois sources principales, les renseignements stratégiques, les Affaires étrangères et Justice et police. Mais il n'a pas de pouvoir sur elles. Un changement allant dans le sens britannique me paraît tout à fait souhaitable pour la Suisse. En l'état, il est toutefois impossible sans une réforme du gouvernement et la création d'un département présidentiel.»

Plus positif est l'avis de ce collaborateur du Département fédéral des affaires étrangères: «Le coordinateur a plus de marge de manœuvre qu'on veut bien le dire. Il ne fait pas que récolter des informations, il rédige des rapports, crée des ponts entre les services, sollicite leur collaboration, l'obtient pour peu que l'Organe de direction pour la sécurité soit d'accord. C'est ainsi que des travaux communs ont été menés, entre autres, sur la Russie, le Moyen-Orient, les réfugiés irakiens, l'UÇK et le bouclier antimissiles américain.»

Jacques Pitteloud, de son côté, devrait demander au Conseil fédéral une hausse de ses effectifs, qui s'élèvent à cinq collaborateurs, et davantage de compétences. La question de son autorité de tutelle se posera. Aujourd'hui, le coordinateur est placé sous celle du ministre de la Défense. Certains préconisent une formule à mi-chemin avec le modèle britannique, soit l'institutionnalisation d'un organe de sécurité relié au gouvernement, sorte de collège où le coordinateur ne serait pas seul maître à bord. D'autres imaginent un statu quo amélioré: une tâche de pré-alerte à l'intention du Conseil fédéral.