Il n'y avait guère que les bringues entre rouges et noirs (radicaux et dé- mocrates-chrétiens) pour perturber la candeur du bucolique village de Bressaucourt, 400 habitants, à l'ombre du Mont-Terri et des sites mythiques de Calabri et Pietchiesson. Un cul-de-sac à 4 kilomètres de Porrentruy.

Un projet d'aérodrome contesté (Le Temps du 3 juin 1999) et un mystérieux corbeau, démasqué depuis vendredi, ont troublé cette quiétude et empoisonné la vie de la bourgade. Entre juin et octobre 1996, plusieurs personnes ont reçu des lettres anonymes, écrites à l'ordinateur, dactylographiées ou manuscrites, imitant l'écriture d'un enfant. Elles avaient été postées à Porrentruy et adressées généralement à des membres du Parti libéral-radical. Même le maire en a reçu une.

Apolitique, sympathisante du mouvement qui s'oppose à l'hégémonie radicale, venue s'établir à Bressaucourt une dizaine d'années auparavant, la famille de Catherine et Jean-René Migy a reçu trois lettres anonymes injurieuses, traitant le mari de voleur, la femme de lapine et s'en prenant aux enfants: «Tes gosses puent et gueulent.» Les courriers ne profèrent toutefois pas de menace.

En plus de calomnies personnelles et évoquant les sujets chauds du village, liés à l'aérodrome, à l'école et à la politique, la majorité des courriers stigmatisent la famille Migy, même lorsqu'ils sont adressés à d'autres personnes. «On nous a utilisés pour semer la zizanie au village», en déduit Catherine Migy. Alors que certains minimisent l'affaire, la famille Migy porte plainte. Depuis lors, plus la moindre lettre anonyme.

La police a utilisé les grands moyens. Ayant décrypté la salive qui a permis de coller les timbres et l'attribuant à une femme, elle ordonne des tests généralisés du profil ADN pour les femmes du village et les proches des familles de Bressaucourt: 132 personnes devront livrer leur salive, la plupart au poste de police de Porrentruy. «Nous avions toutes l'impression d'être des suspectes en puissance, se souvient une mère de famille. Le climat était détestable.» «En interrogeant les gens, la police a provoqué un grand déballage des affaires villageoises, les uns suspectant les autres, ajoute une autre habitante. Les rivalités locales ont été largement exacerbées.»

«La stratégie du corbeau fonctionnait à merveille, constate Catherine Migy. Dans un courrier, il va jusqu'à s'auto-injurier, pour qu'on ne pense pas à lui.» Machiavélique, la «corneille» est ensuite parvenue à passer entre les mailles du filet policier. Ayant temporairement quitté Bressaucourt et séjournant dans le canton de Vaud, elle a demandé, lorsqu'elle a été convoquée pour subir le prélèvement ADN, à ne pas venir à Porrentruy, mais à effectuer l'opération dans un laboratoire lausannois. Elle y a alors envoyé une proche parente. Résultat: aucun des profils ADN prélevés ne correspondait à celui de la salive qui a collé les timbres des lettres anonymes.

L'enquête a longtemps piétiné, mais la famille Migy n'a pas lâché prise. «S'en prendre aux enfants et même à mon frère récemment décédé nous a incités à aller jusqu'au bout», précise Catherine Migy. La police et le juge instructeur ont retourné le problème dans tous les sens, repris tous les indices. «On s'est demandé si les tests ADN avaient été corrects, précise le procureur Yves Maître. On a reconvoqué la seule personne qui n'avait pas subi le prélèvement devant la police jurassienne.» «La seconde expertise permet de déterminer avec certitude l'identité de la personne qui a collé les timbres-poste», affirme le juge d'instruction Henri-Joseph Theubet dans un communiqué.

La «corneille» est démasquée quatre ans et demi après les faits. «On a découvert l'auteur et on ne le punira pas», s'exclame Yves Maître. L'article 178 du Code pénal fixe à quatre ans le délai de prescription pour les délits contre l'honneur! Par contre, la personne qui s'est fait passer pour la ressortissante de Bressaucourt convoquée au laboratoire lausannois devra répondre d'entrave à l'action pénale.

L'affaire qui secoue Bressaucourt n'est pas close, car le juge a refusé de communiquer le nom du corbeau. «Tout le monde soupçonne de nouveau tout le monde au village», s'exclame une villageoise. Catherine Migy sait, elle, qui est la «corneille». Mais elle ne veut pas livrer son identité en pâture. «Nous avons été victimes des lettres anonymes, de l'enquête et des rumeurs, nous en avons beaucoup souffert. Nous ne voulons pas être de nouvelles victimes parce que nous donnons le nom du corbeau.» Selon l'enquête du Temps, la corneille est une femme du village, ancien membre de la commission d'école, ancienne secrétaire de la paroisse, dont le mari avait démissionné du Conseil communal (exécutif) en raison de bisbille avec son parti. A l'exception d'un bref séjour vaudois, elle vit normalement à Bressaucourt, parfaitement intégrée dans la collectivité locale. Le village subira un choc en découvrant qu'une des siennes a ainsi semé la zizanie sans que personne ne s'en aperçoive.

«Ma fille est même allée au catéchisme chez elle, après l'affaire des lettres anonymes, relève Catherine Migy. Nous la soupçonnons depuis un an. Mais pour que l'enquête aboutisse, nous n'avons rien laissé paraître.» Confondue, la «corneille» n'a pas encore livré tous ses secrets. Personne ne connaît les raisons de ses courriers anonymes. «Il faut attendre que le juge la convoque», précise le procureur. A Bressaucourt, on se risque à parler de jalousie, ou peut-être de vengeance contre les Migy, «qui sont toujours les premiers à râler au village», ose une habitante. Au fond, personne ne sait, sauf peut-être Catherine Migy, mais elle n'en dira rien.