Le Jura fête ses 40 ans dans la Confédération. La Question jurassienne n’est pourtant pas encore résolue, comme le montre le sort incertain de Moutier. Cette semaine, «Le Temps» se replonge dans l’histoire tumultueuse du «vingt-sixième canton».

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La Question jurassienne a été un combat historique et elle a aussi été une guerre d’images. C’est une carte géographique aux frontières mouvantes, entre nord et sud. Ce sont des coups d’éclat (la pierre d’Unspunnen qu’on dérobe, la Sentinelle des Rangiers qu’on abat). Ce sont des visages – des leaders séparatistes ou antiséparatistes aux milliers d’anonymes des deux camps.

Ce sont aussi des images au sens propre du terme: des photographies. Comme celles de Bernard Willemin, alias Bévi (1926-2017). Cet enseignant franc-montagnard était le photographe du Groupe Bélier, et ses images étaient publiées dans Le Jura libre, l’organe de presse du Rassemblement jurassien (RJ). De 1962 à 1978, Bernard Willemin aura été d’une bonne partie des coups d’éclat des Béliers: manifestations, goudronnages de rails de trams, blagues potaches adressées aux autorités bernoises. Il était un des seuls, avec Roland Béguelin, que le groupe mettait dans la confidence – pour que leurs opérations puissent bénéficier de la plus grande force de frappe médiatique possible.

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Un livre sur le travail de Bernard Willemin est en préparation. Ses photographies sont actuellement accrochées au Musée rural des Genevez. On a fait le tour de l’exposition avec quatre militants historiques de la cause séparatiste: Benoîte Crevoisier, Bernard Varrin, Etienne Beuret et René Froidevaux. Moments choisis, entre vibrations patriotiques et franche rigolade.

«Ce sont toujours les militants qui faisaient leurs pancartes. Ça leur arrivait de faire des fautes d’orthographe. Un jour, je me souviens, ils avaient écrit «démmission», avec deux «m». Je leur ai volé dans les plumes, alors ils ont collé un écusson jurassien sur le deuxième «m» pour le cacher. Un autre jour, un type voulait faire un panneau «DMF = SS». Et il me demande: «Le «s», on le fait dans quel sens déjà?» «Mais donne-moi ce pinceau, imbécile», je lui ai répondu!»

«Ils tiraient de ces gueules! Je me rappelle, on est arrivés là-haut dans le brouillard. J’avais mon drapeau jurassien en mains. L’enceinte où se trouvaient les officiels était barrée, on devait montrer un insigne ou son livret de service pour passer. J’avais rien de tout ça, alors j’ai baissé mon drapeau et j’ai foncé. Les policiers se sont écartés et c’est comme ça qu’on a pu entrer, la brèche était faite. Est-ce qu’on a eu peur de prendre des coups? Non, ce sont eux qui devaient avoir peur: on était des gros gonflés, mais très bien organisés.»

«Le gouvernement bernois voulait inaugurer la nouvelle Ecole ménagère. Ils avaient interdit toute manifestation autonomiste. Mais on a appris que le même jour, à Porrentruy, se tenait le congrès des ramoneurs du canton. Alors on s’est dit qu’on allait leur rendre hommage, et on a appelé l’opération «Tuyau de poêle». On a toujours réussi à trouver ce genre de trucs.»

«Ce cortège, c’était une sorte de prétexte, qu’on avait arrangé avec Roland Béguelin. On voulait qu’il y ait le plus de monde possible [4000 personnes étaient présentes] pour nous protéger quand on partirait à l’assaut de la préfecture, en ville. Quand on est arrivé devant le bâtiment, on a mis le feu au cercueil, et ensuite on a réussi à prendre la préfecture. C’était le rêve de presque tout Jurassien.»

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