Il y a un peu plus d'un mois, le Conseil fédéral annonçait sa décision d'une libéralisation rapide – d'ici à 2007 – du marché de l'électricité. La violence de la réaction des producteurs – qui réclament un temps d'adaptation plus important – en disait long sur les résistances à surmonter dans un secteur qui a longtemps été le fleuron de l'industrie suisse. Les débats promettent encore d'être vifs au parlement.

La sortie récente en librairie d'un ouvrage sur l'histoire de l'électricité en Suisse* permet de mieux comprendre les enjeux de cette libéralisation et l'importance de l'électricité pour l'indépendance nationale. L'historien genevois Serge Paquier rappelle comment la Suisse, en l'espace de dix ans (1880-1890), est devenue une référence mondiale grâce à un subtil dosage d'ouverture, puis de fermeture sur le monde extérieur.

L'ouverture d'abord qui a permis d'attirer un grand nombre d'ingénieurs étrangers et leurs inventions vers un pays dont l'aménagement du réseau hydraulique était des plus performants. «Les autorités fédérales avaient d'abord préféré, au début des années 1850, concéder l'exploitation d'un autre grand réseau, les chemins de fer, à des compagnies privées», rappelle l'historien. Et l'expérience avait montré que les barons financiers de Paris et de Berlin étaient devenus les maîtres du réseau.

Cette expérience mal vécue, la montée en puissance des groupes électrotechniques allemands et le contexte belliqueux du tournant du siècle expliquent pourquoi la Suisse joue alors la carte du protectionnisme et de l'étatisation. Dès lors, l'industrie hydroélectrique nationale se retrouve en position privilégiée. Jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la rentabilité économique n'est plus un facteur déterminant.

«L'électrification du pays n'a pas suivi les lois du marché. La cohésion nationale et l'intérêt public ont primé, plus particulièrement lors des travaux d'électrification des CFF entrepris durant l'entre-deux-guerres.» Aujourd'hui, le contexte a totalement changé. La menace de guerre est écartée. La principale raison de la résistance à la libéralisation tient au fait que les grandes entreprises électriques doivent investir des sommes considérables dans le long terme, explique Serge Paquier. Celles qui viennent de rénover leurs infrastructures sur la base des prix d'avant la libéralisation vont au-devant d'ennuis. L'historien estime qu'il ne faut toutefois pas non plus négliger les anciennes peurs du type «manipulation du capitalisme international», que recouvre à présent le concept de mondialisation.

Un autre intérêt de l'ouvrage réside dans la mise en lumière du pari technologique sur lequel la Suisse sut miser pour s'extraire de problèmes économiques il y a un siècle. A bien des égards, la Suisse connaît également des difficultés économiques depuis quelques années. «Pourquoi la base du système national d'innovation en hydroélectricité n'a-t-elle pas été utilisée pour entamer assez tôt une diversification dans des industries d'avenir, comme l'informatique ou les multimédias?» s'interroge en guise de conclusion l'historien.

* Serge Paquier, «Histoire de l'électricité en Suisse. La dynamique d'un

petit pays européen (1875-1939)», Genève, Ed. Passé Présent, 1998.