Liées par un rapprochement de raison, les universités de Genève et Lausanne aiment souligner leurs réussites. Sous la bannière du «projet triangulaire», avec l'EPFL, elles annonceront bientôt une opération d'envergure en matière d'imagerie médicale. Les échecs, pourtant, ne manquent pas. Et l'histoire de la médecine en fait partie.

A la fin octobre, a appris Le Temps, l'Institut romand d'histoire de la médecine a été dissout, sa convention dénoncée. La mésentente entre les responsables genevois et lausannois a eu raison de cette unité de formation et de recherche qui, naguère, a fait figure de matrice de la collaboration. Elle avait été lancée en 1994, en plein bouillonnement sur l'éventuelle fusion des académies, et était alors placée sous le patronage de l'actuel secrétaire d'Etat à la science Charles Kleiber.

La discipline peut sembler mineure, mais prend de l'importance car les réformes des cursus des médecins incluent toujours davantage de sciences humaines. Elle est déjà obligatoire pour les étudiants genevois et le deviendra pour leurs camarades lausannois.

En 1999 déjà, les autorités académiques ont connaissance de tensions au sein de l'unité, que dirige alors Bernardino Fantini, de Genève. En 2002, la convention qui régit cette unité est renouvelée. Au lieu de deux entités distinctes, on vise une réunion complète, avec direction unique en alternance. Naguère assistant de Bernardino Fantini, Vincent Barras prend la tête de l'Institut. Les relations entre les sites se dégradent, un expert est appelé comme médiateur, en vain. Les deux facultés et les hôpitaux universitaires, également impliqués, ont finalement révoqué la convention le 31 octobre.

A Genève, Bernardino Fantini dénonce un climat «infernal» et la volonté des Lausannois «de réaliser une OPA sur l'Institut genevois». A ses yeux, la «tendance fusionnelle» des Vaudois heurtait la vision genevoise d'un «institut bicéphale, conservant la liberté d'enseignement et de recherche de chacun».

A Lausanne, Vincent Barras ne veut pas s'appesantir, estimant «qu'il était devenu impossible de travailler face à une volonté affirmée de ne pas respecter la convention». Le doyen de la Médecine lausannoise, Patrice Mangin, déplore cet «échec» tout en estimant que les autres collaborations avec Genève ne sont pas en péril, et les étudiants n'en pâtiront pas: un nouveau programme de sciences humaines pour les médecins est en préparation. Le recteur Jean-Marc Rapp reconnaît lui aussi «un échec, comme il peut en arriver, ici essentiellement pour des raisons de personnes».

Mais à l'heure où les directions des universités reçoivent des pouvoirs plus étendus, on peut s'étonner de voir les recteurs s'incliner ainsi devant ces chamailleries: «Si les équipes sont modestes et que l'enseignement tient à quelques personnes, nous n'avons pas d'autre option», répond le recteur. Pour son homologue de Genève, André Hurst, «le rôle des personnes impliquées sur le terrain est ici comme toujours déterminant.» Une preuve, à ses yeux, que les projets académiques doivent venir de la base.

La fin de l'institut romand a lieu au moment où la pression s'accroît sur les facultés de médecine: seront-elles regroupées, ou reprises par la Confédération? Les scénarios s'accumulent, et certains voient dans cette affaire une parfaite illustration des grandes contradictions du moment, entre le rapprochement souhaité et la concurrence réelle. De fait, les regroupements paraissent plus aisés lorsqu'il s'agit de se partager des équipements. La situation des sciences sociales paraît plus sensible, ce qu'approuve en partie Jean-Marc Rapp: «Tout dépend des moteurs de collaboration. Quand il n'y pas d'infrastructures lourdes en jeu, le facteur humain est plus déterminant», relève-t-il.