Anton Ponrajah a 10 ans quand, pour la première fois, il côtoie Guillaume Tell. Il est alors un jeune écolier de la péninsule sri lankaise de Jaffna et interprète sur scène Walter, le fils de Guillaume. Loin d'imaginer qu'il aborde une figure de la culture helvétique. Plus de trente ans après, c'est dans le berceau du mythe, pas loin du Grütli, que celui qui est devenu metteur en scène a retrouvé Gessler et la famille Tell. Certes, avec un nouveau regard pour le mythe, mais toujours avec beaucoup d'attachement, presque de l'affection, pour le personnage. Depuis février, Anton Ponrajah – c'est son nom d'artiste car le vrai, «composé de six mots est trop compliqué pour la Suisse» – monte un Guillaume Tell sur des scènes alémaniques. Il vous en parle avec une voix douce, presque nonchalante. Ce père de trois enfants, âgé de 46 ans, installé depuis 1985 à Emmenbrücke (LU), est pourtant un combattant. Qui multiplie les fronts. Il y a le théâtre, devenu son métier, mais il y a aussi son engagement à l'ONU et sa présidence de la Fédération suisse des associations tamoules. Où qu'il soit, Guillaume Tell le suit depuis longtemps. Il fallait qu'il le fasse vivre sur scène. Envers et contre tout. Malgré les menaces répétées d'extrémistes de droite dans son canton d'adoption et les ravages du tsumani au Sri Lanka.

«Piranthanall valthu Toell, Happy Birthday Tell». Schiller est déjà loin. La pièce jouée depuis fin février et co-mise en scène par le Bâlois Urs-Anders Graf est une actualisation. Teintée d'ironie et de multiculturalisme. Un Guillaume Tell qui fête ses 90 ans, empêtré dans son propre mythe et ravagé de remords en raison du meurtre de Gessler. Et dont la nièce est amoureuse d'un Tamoul prometteur. Le tout sur fond de Kuttu, la tradition théâtrale tamoule. Un mariage de musique et de danse avec des acteurs professionnels.

Mais des Tamouls qui utilisent un mythe pour dépasser les clichés et faire œuvre de subversion, ça ne plaît pas à tout le monde. Lors d'une représentation à Lucerne, des extrémistes de droite sont intervenus. Les propos étaient clairs: «Dehors les Tamouls.» La police n'a rien pu faire. Urs-Anders Graf: «Nous avons reçu des menaces téléphoniques.»

Anton Ponrajah garde son calme. Tell et lui, c'est une drôle d'histoire. «J'étais ici depuis quelques années lorsqu'au Tessin, à Suisse Miniature, je me suis rendu compte que Tell était Suisse.» Il y a dix ans, le metteur en scène s'est penché sur le texte pour mieux connaître ce héros malgré lui, comme il aime le qualifier. Pour y retrouver un peu de son histoire. Anton Ponrajah a quitté le Sri Lanka en raison de pressions politiques. «Mais la Suisse était un hasard». D'abord installé dans un centre pour requérants d'asile de Lucerne, il y développe un projet de théâtre avec Caritas. Suivront les engagements, les sitcoms pour la télévision alémanique.

Un message d'espoir

Guillaume Tell, c'est avant tout un père soucieux du bien-être des siens, qui devient représentant d'une cause sans le vouloir. «Il ne voulait pas se mêler au conflit mais il appartient à ces gens qui se révèlent sous la pression pour la survie. Les extrémistes de droite utilisent ce héros contre les minorités alors qu'en réalité, il représente une minorité.»

Comme Tell, Ponrajah a «dû» s'engager. Depuis qu'il est en Suisse, il ne compte plus les manifestations, les apparitions à l'ONU dans le cadre de la défense des droits de l'homme.

Les Tigres de la rébellion tamoule? «Je n'en suis pas membre, mais représentant. Je me reconnais dans un combat contre le système car le gouvernement n'est pas prêt à accepter les Tamouls», dit-il, embarrassé.

En Suisse, ils sont plus de 30 000, plutôt discrets et actifs dans la gastronomie. A Lucerne, ils se retrouvent notamment grâce au théâtre. Ou lorsque, comme ce fut le cas ces derniers temps en raison du Tsunami, la situation dans le pays l'exige. C'est là que les acteurs de Ponrajah ont dû répondre à une autre question. Celle du bien fondé de leurs représentations. «Chez nous, les mythes sont réveillés lorsqu'il y a beaucoup de pression ou que quelque chose de mauvais est en vue.» Au Sri Lanka, le théâtre est un divertissement. Plutôt malvenu en période de deuil. Le groupe a décidé de modifier la pièce et d'y insérer de l'improvisation. Pour imaginer un morceau d'une grande musicalité. Urs-Andres Graf: «Et qui, en fin de compte, veut donner beaucoup d'espoir.»