Publié en 1991 sous la direction de l’historien Urs Altermatt, le Bundesratslexikon s’était imposé comme LA bible des passionnés d’histoire politique fédérale. Ce pavé avait été traduit en français aux éditions Cabédita en 1993 sous le titre Conseil fédéral – Dictionnaire biographique des cent premiers conseillers fédéraux. Ouvrage collectif de référence, il s’arrêtait cependant à l’affaire Kopp dans sa version allemande et à la démission de René Felber en 1993 pour l’édition francophone. Au tournant des années 2000, Urs Altermatt s’est dit qu’une actualisation s’imposait. «Mais mon élection au rectorat de l’Université de Fribourg m’a obligé à reporter cette réédition», écrit-il en préambule de la nouvelle version, sortie de presse jeudi en allemand.

Et heureusement, enchaîne-t-il aussitôt. «Les quinze premières années du XXIe siècle ont marqué un tournant politique important», constate-t-il. Il était donc sage d’attendre, et il a même patienté jusqu’à la fin de l’année 2018 afin d’ajouter deux chapitres sur Doris Leuthard et Johann Schneider-Ammann et d’évoquer l’élection de Viola Amherd et de Karin Keller-Sutter. Par rapport à son aïeul, le dictionnaire biographique compte ainsi vingt contributions nouvelles. Sera-t-il publié en français? Contacté, Eric Caboussat, patron de Cabédita, l’espère. Il dit attendre une réponse à ce sujet.

L’arrivée des femmes et la formule magique

Ce pavé de 760 pages offre un panorama des grandes mutations survenues depuis 1993. Cela commence par la revendication des femmes. Pour remplacer le socialiste René Felber, le parlement n’a pas voulu de Christiane Brunner. Il a élu Francis Matthey, qui, sous la pression, a dû renoncer. Il a laissé la place à Ruth Dreifuss, qui, en 1999, deviendra la première présidente de la Confédération. Enrichie par Viola Amherd et Karin Keller-Sutter, la statistique des membres du Conseil fédéral compte désormais neuf femmes sur 119.

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Cela s’est poursuivi par l’évolution de la formule magique inventée en 1959. En 2003, l’UDC, devenue première formation politique du pays, a conquis un deuxième des sept sièges au détriment du PDC. Ruth Metzler fut remplacée par Christoph Blocher. Quatre ans plus tard, le Zurichois fut à son tour banni au profit d’une autre UDC, Eveline Widmer-Schlumpf. Mais elle fut exclue du parti et créa le Parti bourgeois-démocratique (PBD), que rejoignit ensuite Samuel Schmid. Comme le résume Urs Altermatt, l’événement de 2003 a ouvert une «phase transitoire agitée» qui aura duré jusqu’en 2015. Malmenée durant deux législatures, la formule arithmétique fut alors rétablie avec le remplacement d’Eveline Widmer-Schlumpf par l’UDC Guy Parmelin. Entre-temps, toutefois, la présence du PBD au gouvernement a lancé le débat sur la concordance programmatique, en opposition à la concordance arithmétique. Urs Altermatt est persuadé que cette question refera surface un jour, tout comme celle de l’attribution du septième siège.

Trois colosses politiques

Entre 2004 et 2007, le Conseil fédéral a par ailleurs réuni en son sein trois colosses politiques aux visions totalement opposées: Pascal Couchepin, Christoph Blocher et Micheline Calmy-Rey. Cette réédition retrace cette période tourmentée. Elle replonge aussi le lecteur dans des épisodes douloureux pour les esprits libéraux qu’étaient Pascal Couchepin, Kaspar Villiger et Hans-Rudolf Merz: le grounding de Swissair (2001), l’injection d’argent public dans une nouvelle compagnie aérienne, le sauvetage d’UBS par la BNS et la Confédération (2008). Elle raconte encore la crise des deux otages suisses en Libye, difficilement gérée par un gouvernement en mal de cohésion.

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La charpente du lexique d’Urs Altermatt est restée la même: chaque chapitre relate la carrière, l’élection, l’action, le retrait et livre un bilan de chaque membre du Conseil fédéral. 93 auteurs y ont contribué. Cette réédition a d’ailleurs été l’occasion de porter un nouveau regard sur les portraits de la première édition. La plupart ont été entièrement ou partiellement réécrits. La lecture de l’histoire a en effet changé depuis le début des années 90. «Chaque génération écrit son portrait», résume Urs Altermatt.

Regards neufs sur anciens Sages

Ainsi, la notice consacrée au radical vaudois Marcel Pilet-Golaz (1929-1944) a été reprise par l’historien Marc Perrenoud, qui a collaboré aux travaux de la Commission Bergier et est l’auteur d’une thèse de doctorat sur les relations entre les banquiers et les diplomates dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale. Alors que d’autres étaient considérés comme des héros, Marcel Pilet-Golaz a été traité comme un bouc émissaire. En réalité, il était moins faible qu’on ne l’a dit: «Il était tout à fait conscient des atouts géographiques, financiers et économiques de la Suisse face à l’Axe», relève l’historien neuchâtelois.

Son collègue vaudois Olivier Meuwly, auteur du chapitre sur Jean-Pascal Delamuraz (1984-1998), a retravaillé les textes biographiques de plusieurs Vaudois du XIXe siècle. La réécriture de la biographie de Paul Cérésole (1870-1875) met en évidence le fait que, contrairement à une impression tenace, tous les conseillers fédéraux vaudois avant Guy Parmelin n’étaient pas radicaux. Il était un libéral-conservateur, et les nuances entre ce courant et les autres courants radicaux sont désormais documentées.

L’article réservé à Pierre Aubert (1977-1987) atténue ses faiblesses de direction en soulignant davantage son travail pour la défense des droits humains. Le rôle joué par Pierre Graber (1970-1978) pour l’ouverture de la politique étrangère de la Suisse est éclairé d’une lumière plus forte. La position difficile du radical vaudois Camille Decoppet (1912-1919), isolé au sein d’un Conseil fédéral germanophone et confronté à un général germanophile durant la Première Guerre mondiale, apparaît sous un jour nouveau. Et la rubrique qui parle d’un des fondateurs de la Suisse moderne, le controversé radical bernois Ulrich Ochsenbein (1848-1854, non réélu), équivaut à une réhabilitation. En 1991, le dictionnaire disait qu’il avait «laissé peu de traces comme conseiller fédéral». En 2019, on relève que le système bicaméral et la neutralité armée lui doivent beaucoup. Plusieurs de ses successeurs ont un bilan plus maigre.

Das Bundesratslexikon, par Urs Altermatt, Editions NZZ Libro, 2019, 760 pages.