L’histoire suisse, cette mal-aimée

Une pétition en faveur d’un meilleur enseignement de l’histoire suisse et genevoise a été déposée à la Chancellerie cet automne. Cet enseignement, indispensable pour certains, fait débat

L’histoire suisse, cette mal-aimée

Genève Une pétition en faveur de l’histoire nationale a été déposée à la Chancellerie cet automne

> Cet enseignement, indispensable pour certains, fait débat

La Nouvelle Société helvétique et un étudiant ont déposé le 6 octobre dernier à la Chancellerie ­genevoise une pétition intitulée: «Pour un enseignement de l’histoire suisse et genevoise». Elle est le reflet d’un malaise: pour les 2300 signataires de la pétition, l’enseignement de l’histoire suisse comporte des lacunes.

Stefan Gisselbaek est l’un des initiateurs de cette pétition. Etudiant en droit à l’Université de Genève, il a constaté pendant ses cours qu’il était impossible de comprendre les institutions suisses sans bases historiques. D’où la volonté d’avoir un cours d’histoire suisse. Les auteurs de la pétition sont formels: pour être préparés à l’exercice de leurs droits et devoirs de citoyens, tous les élèves doivent «bénéficier au cours de leur formation obligatoire d’un enseignement chronologique et factuel de l’histoire suisse et genevoise». «Factuel pour savoir ce qui s’est passé et chronologique pour aider à mieux le comprendre. C’est la seule manière d’avoir des repères», explique Stefan Gisselbaek. Un cours dédié à l’histoire nationale n’existe pas dans le programme actuel de l’école obligatoire à Genève.

Genève n’est pas le seul canton à faire abstraction de ce type d’enseignement: les cantons romands suivent tous un même plan d’études, le PER (Plan d’études romand), initié en 2004. Ce n’est pas un programme: le PER présente des objectifs d’apprentissage. Au cours de la scolarité obligatoire, les enseignants doivent couvrir toutes les périodes, de la préhistoire à l’époque contemporaine.

Liberté en salle de classe

Mais qu’en est-il de l’histoire suisse? Si le plan demande de prendre en compte «l’histoire régionale, nationale, européenne et mondiale» et propose de nombreuses thématiques qui sont liées à l’histoire régionale et nationale, la manière de l’introduire dans les cours d’histoire est du ressort des enseignants. «Certains chapitres des manuels (qui ne sont pas obligatoires) concernent l’histoire suisse, en histoire contemporaine surtout. Mais chaque professeur choisit de traiter les sujets qui lui semblent importants», explique Laure Bolli, enseignante à l’école primaire de Bellevue. Selon Dimitri Rau, enseignant d’histoire au Cycle d’orientation de Pinchat et représentant des maîtres, l’histoire suisse existe bien dans la pratique des enseignants. Elle peut soit faire l’objet d’un cours en dehors des bornes chronologiques établies, soit y être incluse: «J’ai choisi cette seconde méthode: à la fin de chaque cours, je prends un temps pour expliquer ce qu’il en est en Suisse à la période étudiée.»

Une relative marge de manœuvre laissée aux maîtres, qui explique sans doute l’insatisfaction des initiateurs de la pétition face à un plan d’études «qui n’assure pas l’acquisition de connaissances précises et factuelles d’histoire suisse et genevoise».

La chronologie, un retour en arrière?

Le retour à la chronologie pose cependant problème: s’agit-il, en termes de pédagogie, d’un retour en arrière? «Même si c’était le cas, ça ne veut pas dire pour autant que c’est négatif», juge Stefan Gisselbaek. Pour les spécialistes en didactique de l’histoire, cette pétition est pourtant synonyme de repli: introduire un enseignement de type chronologique se rapprocherait des méthodes du siècle passé. Comme l’explique Chantal Renevey Fry, archiviste départementale, les leçons d’histoire consistaient surtout en un apprentissage par cœur. Ce n’est qu’au début des années 60 que se développe en Suisse une volonté de favoriser une méthodologie plus proche de celle de l’historien, demandant aux élèves d’être plus actifs et d’utiliser différents types de sources pour travailler.

Pour Valérie Opériol, qui enseigne la didactique de l’histoire à l’Institut universitaire de formation des enseignants (IUFE), cette distance est essentielle pour que l’élève puisse développer un regard critique. Or, acquérir des connaissances «factuelles» ne va pas dans ce sens. «S’enfermer dans l’histoire nationale paraît une erreur, alors que le PER prévoit d’articuler les échelles nationale et internationale. Dans ce genre de projet, on retombe vite dans une «histoire-bataille» et une histoire des mythes, et ce n’est pas de cette manière que l’élève apprendra à développer une réflexion», juge-t-elle.

L’histoire, objet politique citoyen

Pas question pour autant de tirer un trait sur l’histoire suisse: «Elle est bien présente! Par exemple, une des thématiques privilégiée par les enseignants est la Réforme, dans laquelle on parle forcément de la Suisse. A partir de là, on peut partir vers la Réforme dans d’autres pays.» Il faut donc privilégier une histoire depuis la Suisse et non une histoire suisse, opinion que partage son collègue Charles Heimberg, professeur ordinaire et responsable de l’équipe de didactique de l’histoire et de la citoyenneté: «Isolée, l’histoire suisse n’a pas de sens, elle est toujours reliée à ce qui l’entoure, à l’Europe, et il est donc nécessaire de la connecter à d’autres espaces», affirme-t-il.

Si la pétition fait fausse route selon eux, c’est qu’elle vise à enseigner l’histoire pour créer une identité nationale plutôt que pour aider à la compréhension du monde. «Toute la question me semble là: quelle histoire veut-on enseigner: patrimoniale ou critique?» interroge Valérie Opériol.

Irène Hermann, professeure associée en histoire transnationale de la Suisse à l’Université de Genève, est plus nuancée. Si enseigner plus d’histoire suisse lui paraît indispensable pour former un citoyen, privilégier une histoire purement politique de la Suisse lui semble très traditionnel et un peu dépassé. «L’histoire économique, en l’occurrence, permet de beaucoup mieux saisir la constitution de la Suisse: d’un point de vue politique, difficile de comprendre ce que toutes ces entités si différentes sont venues faire ensemble.»

Si la solution est là, pourquoi l’enseignement de l’histoire suisse pose-t-il tant de problèmes? Pour Stefan Gisselbaek, le malaise vient de la peur de tomber dans le nationalisme ou la xénophobie, la peur d’être trop centré sur soi. Irène Hermann a une autre explication: «Il y a cette vieille idée que ce n’est pas intéressant. C’est une histoire plus difficile à rendre «sexy», peut-être parce qu’elle n’est pas assez héroïque, et ce qui l’est relève du mythe, comme celui de Guillaume Tell. Il est plus difficile pour les élèves de s’identifier à des paysans. Il faudrait un très gros effort pédagogique pour rendre l’enseignement plus attrayant et, bien sûr, l’enjeu est d’autant plus important que l’histoire nationale est à la fois scientifique et affective.»

Mission impossible alors? Complexe en tout cas. Toutefois, selon Irène Hermann, l’enseignement de l’histoire suisse est primordial: «Il est indispensable de connaître son histoire, pour empêcher certains acteurs, certains partis notamment, de s’en emparer et de présenter comme indiscutables des faits qui sont souvent faux.»

«L’enjeu est d’autant plus important que l’histoire nationale est à la fois scientifique et affective»

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