C’est un moment de bascule, depuis le 24 février dernier. L’instant du «mais». «Bien sûr, on ne peut pas soutenir la guerre, mais…» Chez Tatiana*, ce moment a surgi en fin d’interview. Jusque-là, elle avait parlé de tout, sauf du conflit en cours. Son enfance passée entre la Russie et l’Ukraine, sa jeunesse soviétique, avec ces peuples frères des Républiques qui composaient son pays, sa vie de femme au foyer en Suisse, où elle habite depuis longtemps. Tatiana avait insisté sur la grandeur de la culture russe, sur la Russie comme système solaire où gravite, entre autres planètes, celle de l’Ukraine, sur la langue, la grande et si belle langue de Pouchkine, et sur sa nostalgie.

«Bien sûr, on ne peut pas soutenir la guerre. On a été élevés avec les témoignages de nos parents et grands-parents sur ses horreurs. Mais l’Ukraine est un Etat néonazi. Il faut en finir avec ces fascistes. Vous savez, le nazisme, on le ressent dans notre chair. Pour moi, il n’y a pas d’ennemis, si ce n’est cette idéologie.» Les mots de Tatiana restent suspendus dans l’air, qui se rafraîchit soudainement. Sur la table basse du salon trône une tête de mannequin habillée d’une jolie cagoule couleur vert d’eau, tricotée par la maîtresse de maison. Derrière, il y a le téléviseur, qu’elle désigne de la main: «Ils n’ont pas coupé RTR Planeta [chaîne publique destinée à la diaspora russe], alors je continue à regarder», explique celle qui lit également Le Monde diplomatique.

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Les lunettes du Kremlin

Cette femme élégante ceinte d’une touche d’austérité soviétique appartient à la génération des plus de 50 ans. Elevée dans l’idée que la Russie a délivré l’Europe du nazisme, la voilà catapultée dans le «mauvais camp» par l’opinion publique occidentale depuis l’invasion de l’Ukraine. Pour faire face, Tatiana chausse les lunettes du Kremlin: d’agresseuse, l’armée russe se fait libératrice. «C’est une question de perception du monde. Vous et moi n’avons pas grandi dans la même perception. Je le vois aussi avec mes propres enfants», ajoute notre interlocutrice, en écartant les bras dans des directions opposées. Membre influent de la communauté russe, Tatiana avait accepté de s’exprimer à visage découvert, avant de se rétracter pour «protéger (s)a famille».

En Suisse, elle connaît et fréquente des Ukrainiens. Car la langue, la si belle langue de Pouchkine, est aussi celle d’une part importante des immigrés originaires de ce pays. En 2020, quelque 16 000 Russes et 7 000 Ukrainiens (en majorité des femmes) vivaient sur sol helvète, selon les statistiques fédérales. Il fut un temps, pas si lointain, où la question du passeport n’en était pas une pour ces populations peu politisées. Mais la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass sont passés par là, fissurant l’édifice communautaire entre «pro» et «anti» régime, entre Russes et Ukrainiens.

Le coup de grâce

L’invasion de l’Ukraine le 24 février a fait office de coup de grâce. Depuis, les russophones sont comme englués dans un hiver sans fin, fait de tristesse et de non-dits. «Il y a des gens à qui on ne parle plus pour ne pas devoir aborder le sujet de la guerre», témoigne une Russe anti-Kremlin, qui avoue laisser parfois son téléphone sonner dans le vide. Certains groupes WhatsApp où Russes, Ukrainiens, Moldaves et Géorgiens se retrouvaient virtuellement pour organiser des parties d’échecs ou des randonnées se sont tus. Des questions nouvelles ont surgi, insidieuses: «Vous êtes Ukrainienne ou vous êtes Russe?», a demandé une cliente ukrainienne à Vera*, esthéticienne à Genève. «Elle ne m’avait jamais posé la question. Je lui ai répondu que je suis moitié-moitié, ce qui est vrai même si j’ai le passeport russe. Elle m’a dit: «Je vais quand même continuer à venir chez vous car vous faites bien les massages.»

Affolée par les informations contradictoires provenant des médias russes et suisses, Vera a fait le choix de ne plus rien regarder. D’autres, souvent plus âgés, continuent à se fier aux informations provenant de leur pays d’origine. «A partir de 2014, certains Russes se sont repliés sur les médias officiels, où l’Ukraine était déjà présentée comme un Etat artificiel et une menace pour la Russie et les russophones», explique Léa Moreau, doctorante aux Universités de Genève et de Lausanne.

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Parce que la vie est plus nuancée que la guerre, de très nombreux Russes contribuent à aider les Ukrainiens, y compris parmi les tenants du «mais». Par un bel après-midi de mars, on pousse la porte d’un petit salon de coiffure situé à Genève. Anna*, la patronne d’origine ukrainienne, est établie en Suisse depuis vingt-cinq ans. Sur ses ongles impeccables, elle porte le bleu et le jaune de son pays. Parmi ses clientes, la coiffeuse compte de nombreuses Russes. Après les premières bombes, plusieurs d’entre elles sont venues la voir, certaines en pleurant: «On ne veut pas que vous nous détestiez». Lorsqu’elle a demandé de l’aide financière pour l’Ukraine, Anna a été surprise: «Mes clientes russes ont versé de l’argent sans poser de questions.»

Avec ses amies proches, c’est plus compliqué. «Mes copines russes ont pris leurs distances. L’une d’entre elles m’a dit qu’elle ne voulait pas me bouleverser dans mon histoire. Cela me blesse, comme quand je lis sur certains chats que les Ukrainiens ont bien cherché la guerre.» Entre les mains d’Anna, ce vendredi-là, il y a les cheveux blonds de Svetlana, qui a fui l’Ukraine avec sa petite fille. En russe, elles parlent un peu couleur et longueur, parce qu’il faut bien, mais l’horreur n’est jamais loin. «Mon ex-mari m’a dit de partir, car les soldats russes violent les femmes», raconte Svetlana, tandis que ses mèches sèchent. Sur son visage, il y a un poids immense, qui semble inamovible.

Ce conflit, c’est comme une tragédie au sein d’une famille. On souffre tous tellement qu’on ne sait plus comment se soutenir
Julia Marchal, directrice de l’école Matriochka Romandie

Le chagrin de Svetlana est contagieux, comme un virus. «Quand je vois des gens dans cet état, je n’ai plus goût à rien», lâche Anna, une fois que sa cliente a passé la porte. «On est passé du choc à la haine, au désespoir. Depuis 2014, on essayait d’éviter le sujet, on disait que c’était de la politique. Mais là, nos frères essaient de nous tuer. Avant, on était une communauté, on regardait les mêmes spectacles, les mêmes films.» Et maintenant? «Ma copine masseuse, qui est Russe, je ne vais plus chez elle. Je ne veux plus qu’elle me touche.»

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Malgré les dissensions, certains lieux fréquentés par des Russes et des Ukrainiens tentent de préserver leur union. Cela passe, parfois, par une injonction au silence. A l’église, à l’école, au théâtre, on demande aux personnes présentes de ne pas évoquer la guerre. L’école Matriochka Romandie, qui forme une centaine d’enfants à la langue et à la culture russes, a fait ce choix-là. «On voit que certains parents s’interrogent, se cherchent des yeux, relève Julia Marchal, directrice. Heureusement, aucun d’entre eux n’a retiré son enfant. Ils sont intelligents. Ce conflit, c’est comme une tragédie au sein d’une famille. On souffre tous tellement qu’on ne sait plus comment se soutenir.»

Depuis le 24 février, Matriochka a cessé de mettre de la publicité sur les réseaux sociaux. «L’heure n’est pas à la promotion de la culture russe», souffle Julia Marchal, binationale russe et française. Mais l’établissement s’organise pour ouvrir ses cours de danse ou de dessin aux réfugiés ukrainiens, afin de «leur permettre d’intégrer un environnement familier». Il a fait parvenir aux autorités vaudoises et fribourgeoises une demande de collaboration en ce sens, restée sans réponse.

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Fondée en 2009, Léman russe est l’une des plus anciennes associations russes de Suisse. Outre des cours de langue et de culture, elle gère une école de danse folklorique, dont les spectacles mettent en scène des femmes souriant de toutes leurs dents sous des diadèmes de fleurs. Jusqu’au 24 février, certains projets de l’association étaient soutenus par le consulat général honoraire de Russie, basé à Lausanne.

Fin 2019 encore, plus de 20 artistes folkloriques s’étaient produits au marché de Noël de Montreux. La Russie était l’hôte d’honneur de la manifestation. C’était au temps où Vladimir Poutine était encore fréquentable, l’époque du soft power, des peintres ambulants au Palais de Rumine, de Bilibine à la bibliothèque municipale, de Valery Gergiev au Verbier Festival, cet âge d’avant où nous fermions les yeux sur la répression, sur le Donbass, sur la Syrie, sur la lente annonciation du cauchemar d’aujourd’hui.

Depuis, le consulat a baissé le rideau, provoquant la sidération d’une partie de la communauté russe. Le consul honoraire et milliardaire suédois Frederik Paulsen a disparu des radars, en laissant derrière lui quelques mots sur un fond noir. A l’adresse internet de la représentation, on peut lire que l’amitié entre le Pays de Vaud et la Russie a été mise à mal par la guerre.

Que veut dire russophile?

Que va devenir Léman russe? «L’association ne va pas se dissoudre, même si je ne sais pas comment nous allons nous en sortir financièrement, répond sa présidente, Irina Cagli. Heureusement, aucun parent ukrainien n’a retiré son enfant de l’école et j’ai aussi reçu des messages de soutien. Ce que je crains le plus, c’est que les autorités suppriment les classes du mercredi après-midi au Collège de Béthusy. Ce serait une catastrophe. Vous pouvez écrire que toutes les personnes ou institutions qui restent russophiles et désirent nous appuyer sont les bienvenues.»

Fascistes, néonazis, «banderistes», russophobie, les mots tourbillonnent dans les bouches et sur les réseaux sociaux

«Russophile», on veut bien l’écrire, mais on ne sait plus ce que ça veut dire. Est-ce que les Ukrainiens qui parlent le russe en famille et chérissent Tchaïkovski, Tolstoï et Dostoïevski sont russophiles? Peut-on faire abstraction du «mais» et prétendre qu’une langue et une culture sont fédératrices, alors qu’elles servent de prétexte pour envahir son voisin?

Fascistes, néonazis, «banderistes», russophobie, les mots tourbillonnent dans les bouches et sur les réseaux sociaux, où des vidéos sont diffusées jusqu’à la nausée. Sur l’une d’entre elles, qui nous fait suivre une Russe de Suisse, un prêtre orthodoxe de Moscou dénonce le ressentiment des Ukrainiens envers les Russes, présentés comme des victimes de la haine. Pendant qu’il parle, des images sans queue ni tête défilent en un patchwork spectaculaire: manifestations nationalistes, drapeau russe piétiné, enfants ukrainiens répétant des slogans fanatiques comme des perroquets. «Voyez comme ils nous détestent», commente le prêtre.

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«Ils» et «nous», «les autres» et «les nôtres». Pour certains, tout est prétexte à creuser des tranchées. En Suisse, des Russes vivent des situations réellement désagréables, voire inquiétantes. Comme cette mère de famille qui s’est fait crever les pneus de son vélo près de l’école, sans avoir pu identifier l’auteur, et qui a conseillé à sa fille en pleurs de dire qu’elle était à moitié ukrainienne, pour que ses camarades la laissent tranquille.

Mais à l’ère des réseaux sociaux, des incidents dus à la bêtise humaine passent pour des persécutions systématiques. Sur WhatsApp, de nouveaux groupes fleurissent, avec des noms grandiloquents comme «Les Russes contre le nazisme». On y trouve des captures d’écran de commentaires haineux, des témoignages, des vidéos. Dans l’une d’entre elles, un organisateur d’événements basé en Suisse alémanique annonce qu’il boycottera dorénavant les produits russes. La femme qui se charge de traduire son discours ajoute sa conclusion personnelle: «Mort aux Russes».

Dans ce contexte, seules les manifestations qui ne sont pas trop «connotées» sont maintenues telles quelles. A l’Hôtel des Trois Couronnes, à Vevey, la «dictée totale» de russe, organisée une fois l’an partout dans le monde, a eu lieu le 9 avril. «Nous avions quelques craintes, mais tout s’est bien passé», explique l’organisatrice Zlata Smirnova. Ces dernières années, sa société baptisée Russian Nights in Switzerland a mis sur pied quantité de fêtes slaves ainsi que d’autres événements, dont des bals au Beau-Rivage Palace. Elle a également organisé des manifestations plus patriotes, comme la célébration de la victoire du 9 mai 1945 sur l’Allemagne nazie. Lors des éditions précédentes, les participants étaient grimés en militaires russes, enfants compris. Après avoir consulté l’ambassade à Berne, Zlata Smirnova hésite sur la tonalité à donner à la prochaine édition. Elle aura lieu sans doute sans uniformes, «pour ne pas provoquer».

La vérité dans la Bible

Très active au sein de la communauté, Zlata Smirnova est également un pilier de la paroisse orthodoxe de Vevey. Dans son discours d’ouverture de la «dictée totale», elle a prôné la paix et l’unité par la langue. La Moscovite affiche toutefois un point de vue conservateur, qui recherche «la vérité dans la Bible». Elle loue «l’âme russe» qu’elle considère comme «forte et juste», face à un Occident «affaibli» par la «propagande homosexuelle» et le féminisme, qui «castre les hommes».

Pour elle, ses compatriotes sont naïfs, à l’image d’Ivan-durak, héros simplet des contes de fées: «Avec les accords de Minsk, on nous a pris pour des idiots. Pourquoi est-ce qu’on pardonne tout à l’Amérique et rien à Ivan-durak?» Zlata Smirnova évoque un long sermon prononcé récemment par un prêtre, le même que sur la vidéo. L’Amérique y était décrite comme la nouvelle Babylone, et les Russes comme les nouveaux Juifs, persécutés par le monde entier.

Pendant ce temps, les civils ukrainiens continuent à mourir sous les bombes et les balles. «Nous n’avons pas reçu de messages de soutien de la part de la communauté russe», regrettait le président de l’association ukrainienne en Suisse Andrej Lushnycky dans Le Temps récemment. Mais qui peut parler au nom de tous? Rédactrice en chef du plus ancien journal en ligne russophone de Suisse, Nasha Gazeta, Nadia Sikorsky a dénoncé publiquement la guerre, et appelé ses compatriotes à faire de même, pour préserver leur «dignité». Une position courageuse, sachant que de nombreux Russes craignent des répercussions sur leur famille au pays. Nasha Gazeta a vu le nombre de ses lecteurs ukrainiens augmenter depuis le début du conflit. «Nous sommes un des rares médias qui unit plutôt que de séparer, se réjouit Nadia Sikorsky. Du moins nous essayons.» Mais le combat est quotidien. «Les lecteurs sont plus agressifs. Je suis très tolérante lorsqu’il s’agit de laisser des opinions s’exprimer, mais je n’admets pas les insultes ni les messages haineux.»

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La rédactrice en chef se félicite de constater que beaucoup de familles russes autour d’elle se sont investies dans l’aide aux Ukrainiens. Pour celle qui chérit sa culture d’origine, une interrogation subsiste toutefois, lancinante: «Est-ce que je suis toujours fière d’être Russe? C’est quelque chose qui me préoccupe. J’en veux à mort à Vladimir Poutine de me pousser à me poser cette question.»

A l’éternelle question russe «Que faire?», Nadia Sikorsky semble par contre avoir trouvé la réponse. D’autres aussi. «On ne peut que continuer à faire notre travail au mieux», conclut Katia*, active dans l’enseignement russophone. Très éprouvée par le conflit, elle cite le slogan «Boycottez Poutine, pas Pouchkine»: «Je suis une patriote de la langue et de la culture russes, des gens que j’aime, de la maison où j’ai grandi. Mais avec ceux qui décrivent les Ukrainiens comme des néonazis, j’ai pris mes distances. Des fascistes, il y en a partout dans le monde. A l’école, on apprenait déjà que dans chaque guerre, il y a un prétexte et une raison cachée.»

Est-ce que je suis toujours fière d’être Russe? C’est quelque chose qui me préoccupe. J’en veux à mort à Vladimir Poutine de me pousser à me poser cette question

La position face au conflit est également une question de génération. Etudiante en journalisme à l’Université de Neuchâtel, Elina Mikhaylova a lancé peu après l’invasion un groupe de discussion sur TikTok pour jeunes russophones vivant en Suisse. Le chat compte aujourd’hui quelque 120 membres, Russes et Ukrainiens, qui «communiquent pacifiquement». Dans un court texte qui résume sa démarche, la Russe de 21 ans écrit ces mots: «La jeune génération est prête à communiquer. […] Regardons dans l’âme des gens, pas dans leurs passeports. Peut-être, ensemble, on pourra décrocher la lune et la décrocher en paix.»

*Prénoms d’emprunt