Politicien plus qu'avisé, lucide en toutes circonstances, se méfiant des conseils de la droite comme des attaques de l'extrême gauche, Pierre Graber était homme de conviction. D'une conviction socialiste ancrée dans la tradition familiale et l'expérience personnelle, servie par une droiture constante, une rigueur implacable, une exceptionnelle mémoire et une belle efficacité oratoire. Il savait communiquer, avec les moyens d'avant le marketing politique; il mettait son talent et sa fierté dans le choix du mot juste, de la phrase nette, du discours sans ambiguïté – parfois de l'ironie mordante.

Pierre Graber était conscient d'avoir fait sa carrière politique dans une époque différente, plus exigeante et gratifiante à la fois qu'aujourd'hui. Elu au Conseil communal en 1933, démissionnaire du Conseil fédéral en 1978, il a connu, aux trois niveaux de l'Etat fédératif suisse, les joies et les peines du travail parlementaire et des responsabilités exécutives.

Parcours complet, accompli avec un sens de la dignité de l'Etat et de la nécessité de le bien gérer, lui et ses finances. Le tout en faveur des moins nantis, critère resté décisif aux yeux du socialiste Pierre Graber, un peu amer mais nullement découragé par certaines marques d'ingratitude.

La première frappa durement le jeune et fougueux politicien, «président et seul rédacteur de la commission de rédaction» des socialistes lausannois d'alors. C'était en 1937, au terme de la première législature «rouge» de Lausanne et d'une campagne très inégale, quand la droite reprit la majorité. Cinquante-cinq ans plus tard, Pierre Graber se souvient: «Nous fûmes battus et amers, lâchés en effet par les principaux bénéficiaires de notre politique sociale, les personnes âgées, les jeunes et les chômeurs dont une poignée de communistes avaient infiltré l'association» (Mémoires et réflexions, 1992, p. 96).

Autre sujet d'amertume, l'effet du suffrage féminin pour lequel Pierre Graber avait pourtant bien sûr milité. Les premières élections communales (en 1961) et nationales (en 1973) ont fait très mal au municipal lausannois et au conseiller fédéral neuchâtelois. Les six sièges passés en une fois du PS aux libéraux lausannois lui seront toujours restés en travers de la mémoire.

Mais la politique a eu aussi de bons et forts moments pour celui qui avait le goût des responsabilités et la volonté de les assumer: l'accession à la syndicature au 1er janvier 1946, dix jours après avoir été le plus mal élu des municipaux; la belle époque du double mandat à l'Hôtel de Ville puis au Château cantonal d'une part et sous la Coupole fédérale d'autre part; le redoutable tandem Chevallaz-Graber à la municipalité puis au Conseil fédéral, duo mis une seule fois en échec lors d'une réfection du Casino de Montbenon, contestée par un référendum libéral.

Observateur attentif des mœurs politiques dans ce pays, Pierre Graber n'a pas fait mystère des soucis que leur évolution lui inspirait. Les instruments de la démocratie directe s'usent à force de servir. Les Chambres fédérales brûlent de «cogouverner». Les grands partis «universalistes» contribuent à leur propre déclin, tandis que les formations «spécialisées» réduisent le débat à leur préoccupation dominante. Et surtout, mais c'était la seule chose que Pierre Graber disait mezza voce: la politique manque non seulement de bras militants mais aussi de têtes pensantes, visionnaires et volontaires.

Autres temps, autres générations. Pierre Graber, digne fils de Paul, s'est engagé avec détermination sur les traces de son conseiller national de père. Aujourd'hui, les héritages se dissolvent, les pistes se brouillent, les styles s'allègent. Et pourtant, tous croulent sous des tâches qu'un Pierre Graber avait pu accomplir par ses propres forces, en lesquelles il croyait, et sans même l'unique conseiller personnel que le parlement lui avait interdit d'engager.