Bernard Rappaz pourrait mourir à l’instant. Maggie Loretan et leur fille de 12 ans boiraient la tasse puis tenteraient de renouer avec le quotidien. Depuis la cuisine basse de plafond de la ferme de Grosswangen, dans la campagne lucernoise, où ­elles occupent un modeste trois-pièces, on voit le Mont Pilate par beau temps. Comme le vent dans les nuages, mère et fille essaient de chasser les idées noires.

L’adolescente, à peine rentrée de l’école, ne parlera pas. Si ce n’est pour annoncer un 6 en anglais. Elle a le regard fuyant quand on l’interroge sur les frasques de son père. Lui en veut-elle pour tout ça? Lui en veut-elle de défier la mort pour échapper à la prison? «On essaie de ne pas penser à la mort. Tout ce qu’on peut faire, c’est lui dire et lui montrer qu’on le soutient», tranche sa maman pour rompre le silence.

Leur dernière visite remonte à samedi et a rappelé deux certitudes. Bernard Rappaz est physiquement au bout du rouleau: «C’est un squelette avec la peau», dit son ex-compagne, qui a été de tous ses combats puisqu’elle a partagé sa vie intime de 1996 – date de la première «razzia à la ferme» pour une saisie de chanvre – à 1999, et n’a jamais cessé de l’entourer. Ce quatrième jeûne de protestation est le plus long, 190 jours non consécutifs.

Deuxième évidence: le jeûneur ne cessera pas de jeûner. Cela fait longtemps que ses proches ne tentent plus de le convaincre formellement de s’alimenter. Maggie emprunte d’autres voies. «J’ai proposé que notre fille fasse la démarche, que ce soit elle qui lui porte à manger, j’essaie de lui expliquer les enjeux différemment, mais il fait les gros yeux…»

A Grosswangen, entre Polo le chien bipolaire – qui beugle une seconde, s’endort la suivante – et l’horloge qui imite le chant du moineau quand sonne midi, la résignation ne l’a pas encore emporté sur la révolte. Dans ces murs décorés et dédiés au combat pour la dépénalisation du cannabis, ce qu’on ne reproche pas au père, à l’ex-compagnon, on le projette sur la justice.

Avant d’accabler les juges, Maggie Loretan commence par reconnaître à Bernard Rappaz un certain nombre de torts. Celui de s’être embourbé dans l’administration de ses affaires. «Bernard est bon pour les idées et les discours, mais il ne sait pas gérer un commerce. Il est bordélique. Il vit au jour le jour.» Ce chaos l’aurait compromis, pour gestion déloyale et blanchiment d’argent notamment.

Pense-t-elle sincèrement que les crimes dont il s’est rendu coupable, au premier chef desquels une violation grave de la loi sur les stupéfiants, sa tendance à la récidive surtout, peuvent résister à cette parade? «On parle de trafic mais on allait libéraliser le cannabis. La question est de nouveau d’actualité. Bernard vendait à des détaillants. Ceux-là n’ont pris que quelques mois, deux ou trois ans avec sursis. Il savait qu’il était dans la zone grise. Il aurait accepté une peine raisonnable, mais pas six ans.»

Bernard Rappaz a un autre défaut qui, ajouté à ses responsabilités pénales, devient aujourd’hui le nœud du problème: son entêtement. «Il fonce à travers les murs…» En 2006, lors de sa comparution devant le tribunal de première instance, le chanvrier aurait laissé passer une chance face aux juges: «Je m’engage à ne plus recommencer»: il aurait prononcé cette seule phrase et sa peine aurait été moins lourde.»

La justice, on y vient. Dans les phases de révolte presque incontrôlées de Maggie Loretan, qui hausse alors le ton et fait de grands gestes de ses mains calleuses, la responsabilité politique est indissociable du pouvoir judiciaire. Originaire de Loèche-les-Bains, elle cite l’affaire «Otto G. Loretan», du nom de l’ex-président PDC de la commune, condamné pour escroquerie et gestion déloyale, qui a laissé la collectivité avec plus de 340 millions de dettes.

La Vetterli Wirtschaft, comme on dit dans le Haut-Valais, l’économie bien rodée du copinage en quelque sorte, attribuée au parti majoritaire et qui aurait alimenté certaines affaires avant qu’elles n’éclatent au grand jour, comme celle de la Banque Cantonale du Valais, est toujours vive, dit-elle. «Les socialistes devaient s’en occuper. Ils sont où? Qu’a fait Bernard, pour mériter cet acharnement? Il a violé un enfant? Posé une bombe? Je ne voterai plus jamais socialiste.»

Sa désillusion la fait aussi blâmer les médias. Comme lorsque «la radio présente: «Le chanvrier qui a fait des millions avec le trafic de cannabis.» Mais ils sont où ces millions? Pourquoi on doit compter nos sous?» lance Maggie, qui travaille à temps partiel dans un foyer pour personnes handicapées. Elle dit que «la justice cherche encore», qu’elle est «sur écoute téléphonique».

L’avenir semble désormais suspendu à un coup de fil ou à un bulletin d’informations annonçant le ­décès de Rappaz. La demande de grâce, sur laquelle le Grand Conseil valaisan va se pencher jeudi prochain? «Ce qui me désole, c’est que les députés vont se prononcer sans avoir lu une ligne du dossier.»

Quant au nourrissage forcé, il ne paierait pas: «Si on le nourrit de force, Bernard va trouver un moyen de se suicider», prédit Maggie, plaidant pour une interruption de peine. «L’homme intelligent cède, l’âne s’entête. Bernard, c’est l’âne.» Ce sera la seule insulte à son alter ego, qui n’ébranle en rien son intime conviction: «Bernard est un prisonnier politique. On ne veut pas laisser un monde comme ça à nos enfants. Et notre fille le sait.»