football

L’homme qui pourrait faire tomber Xamax

Ralph Isenegger a demandé la mise en faillite du club neuchâtelois

Très loin des terrains de football, un nouveau protagoniste s’est invité cette semaine dans l’interminable feuilleton du Xamax: Ralph Isenegger. À la fois homme d’affaires et «intermédiaire» dans le monde du football, cet avocat genevois de 44 ans est le créancier qui pourrait précipiter la fin de l’histoire. Ne voyant pas venir les 400 000 francs de commission qu’il réclame au club neuchâtelois pour son rôle dans le transfert du joueur Freddy Mveng à Young Boys, Ralph Isenegger a préféré aller droit au but, plutôt que d’ajouter son nom à la liste des 69 autres créanciers. C’est parce qu’il a choisi la voie express – celle de la «requête de mise en faillite sans poursuites préalables» – que la justice civile a bien failli prononcer, mardi, la faillite des Rouge et Noir. C’est lui que retiendra l’Histoire si le juge Bastien Sandoz met un point final à l’ère Bulat Chagaev le 2 novembre prochain. Et c’est lui encore que Xamax traîne en justice à son tour, à Genève cette fois et au pénal, pour «tentative d’escroquerie» dans le cadre du fameux transfert. Rencontre avec l’homme qui fait trembler les Rouge et Noir.

En complet bleu et dûment cravaté dans le bureau de son avocat, Me Vincent Solari, Ralph Isenegger commence par clarifier ses intentions: «Je ne suis pas un fossoyeur. J’ai une créance parfaitement exigible, j’ai consulté mon avocat qui a estimé que la requête de mise en faillite était la seule voie possible, compte tenu de la situation financière du club.» Si exigible soit-elle, une créance de 400 000 francs justifie-t-elle de s’attaquer à l’existence même d’un club historique et à l’équilibre de toute une région? «Quand vous faites confiance à un avocat, vous suivez ses conseils et vous mettez vos états d’âme de côté, répond-il. Sous l’angle affectif, ce n’est pas agréable de mener ces procédures contre un club pour lequel j’ai de la sympathie. Mais si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre s’en serait chargé. Mon action protège aussi les autres créanciers.»

Quant à la plainte déposée contre lui, Ralph Isenegger s’en moque: «Je ne suis pas inquiet du tout. Serein même. Mais je suis assez déçu par le fait que l’on puisse instrumentaliser la justice comme l’a fait Me François Canonica, avocat de Neuchâtel Xamax. Cette plainte est un écran de fumée.»

Trois jours plus tôt devant la Cour civile du Tribunal de Neuchâtel (LT du 26.10.11), François Canonica était pourtant parvenu à faire douter le juge et l’auditoire de sa qualité de créancier: comment un avocat peut-il prétendre à une commission de 50% sur un montant de 800 000 francs, pour le transfert d’un joueur qu’il ne représente pas, le tout sans facture et sans mandat écrit? Là encore, Ralph Isenegger maintient sa ligne, sans broncher: «La FIFA permet aux avocats d’intervenir dans les transferts. Ils peuvent représenter le club ou le joueur. En l’occurrence, j’étais mandaté par le club. Je parle russe et je connais Bulat Chagaev depuis 2003, date à laquelle je l’ai rencontré à Moscou, dans un bâtiment de l’administration présidentielle où un de mes clients avait ses bureaux. Quand il a repris Xamax, il m’a contacté pour l’aider à se séparer d’une partie du contingent et nous avons convenu de nous partager en deux les montants des transferts.» Voilà pour l’accord. Mais comment est-il parvenu à faire payer 800 000 francs à Young Boys pour un joueur dont tout le monde s’accorde à dire qu’il ne les valait pas? «C’est la loi de l’offre et de la demande, sourit-il. si Christian Gross (l’entraîneur de Young Boys, ndlr) décide de payer 800 000 francs pour Freddy Mveng, c’est qu’il les vaut.» La suite, on la connaît: Bulat Chagaev conclut l’affaire et fait signer une reconnaissance de dette en faveur de Ralph Isenegger. En un mot comme en mille, il ne serait qu’un intermédiaire comme les autres dans le merveilleux monde du foot business.

Alors pourquoi traîne-t-il une réputation aussi sulfureuse? Pourquoi, sous le couvert de l’anonymat, un agent de joueurs le décrit-il comme «quelqu’un d’assez nébuleux, un de ces gars mystérieux que l’on retrouve dans les gros transferts»? Pourquoi un autre agent, toujours à couvert, parle-t-il de lui comme d’un «affreux qui se moque du football.» Pourquoi les supporters du Racing Club de Strasbourg – dont Ralph Isenegger était l’avocat des repreneurs en 2009 et où il officiait comme «consultant en transferts» avant que le club ne périclite – se demandent-ils à longueur de forums online s’il est «un fin négociateur ou un mafioso»? «Parce qu’il y a une grande méconnaissance dans le public de tout ce qui touche aux transactions dans le football, répond-il. Et parce qu’on parle beaucoup des gros transferts alors que les rémunérations des intermédiaires sont beaucoup plus floues. Mais tout est parfaitement légal.»

Pour Ralph Isenegger, cette mauvaise réputation n’est qu’un «procès d’intention un peu injuste. Je ne peux pas dire que cela me fait plaisir, mais ça m’amuse.» Et d’expliquer que c’est «la passion», qui l’a attiré dans le monde du football. «Mes premiers transferts datent d’il y a dix ans. J’ai commencé avec Sonny Anderson, de Monaco à Barcelone. C’est là que j’ai pu me familiariser avec la législation et la négociation. C’était tellement passionnant que j’ai continué, et je fais une à deux opérations par année.»

Et l’aventure xamaxienne ne lui a pas coupé l’envie d’en faire encore. «Je travaille avec beaucoup de clubs, avec le Dynamo Kiev mais aussi avec l’Atletico, Lyon, Marseille et plusieurs clubs suisses.» Mais toujours en tant qu’intermédiaire, et pas comme agent: «Pour ça, il faut avoir une mentalité de baby-sitter. Je n’en ai pas la patience.»

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