Belles fleurs ou vilaines machines? Les éoliennes divisent. En Suisse romande, l’opposition se durcit à mesure que fleurissent de nouveaux projets – ainsi à Neuchâtel, où l’initiative «Avenir des crêtes: au peuple de décider» sera maintenue, contre le plan du Conseil d’Etat de construire quelque 60 éoliennes de 150 mètres ou plus sur les sommets du canton.

Le conflit met souvent aux prises deux sortes d’écologistes, pro et anti-éoliens. A Neuchâtel, François Bonnet, président de Paysage Libre, fédération de l’anti-éolien passée de 11 à 20 associations en 15 mois, est en conflit avec les Verts neuchâtelois, dont il a pourtant été le premier chef, en 1983.

«Au début, j’étais comme tout le monde, émerveillé par les éoliennes du Mont-Crosin», explique le Chaux-de-Fonnier. C’était en 1996, elles culminaient à 67 mètres. «Puis, à Crêt-Meuron, des voix se sont élevées contre.» Notamment celle de Bernard Chapuis, devenu depuis la «locomotive» anti-éoliennes à Neuchâtel. «Je me suis dit comme beaucoup: encore un propriétaire qui ne pense qu’à préserver son bien!» Alors cet ex-enseignant, aussi ex-député au Grand Conseil neuchâtelois, s’est informé. Aujourd’hui, il est catégorique: «La Suisse n’est pas un pays éolien.»

Curieuse conclusion à l’heure où la Confédération annonce jusqu’à 953 éoliennes, dont 503 en liste d’attente et 450 avec accord de subvention, pour seulement 29 déjà en place. «L’éolien jouit d’une excellente image, celle de l’énergie renouvelable, concède François Bonnet. On s’imagine qu’il va combler les 40% d’électricité nucléaire condamnés.» Mais, selon ses calculs, il faudrait 1000 à 1200 machines pour couvrir 5 à 7% des besoins suisses en électricité. «Va-t-on sacrifier nos paysages pour des chouïas d’énergie, pour des éoliennes qui tournent moins de 4 h/jour équivalent heures pleines? C’est de la folie furieuse!» Malgré ce constat, il ne trouve pas le soutien espéré chez les Verts actuels. «Ils sont plus urbains, analyse-t-il, c’est une question de culture.»

«C’est un poète», résume Marlyse Pietri, fondatrice des Editions Zoé, qui a publié deux de ses romans et qui apprécie aussi ses poèmes parus chez Bertil Galland. «Un de ceux à la Maurice Chappaz: une grande qualité littéraire et une relation intrinsèque à la nature sauvage.» Sa passion pour la haute montagne l’a d’ailleurs amené à diriger la version française de la revue du Club alpin pendant dix ans. Mais pas jusqu’à encadrer des groupes: il est difficile pour lui de partager l’émotion suscitée par ces paysages.

Quant aux éoliennes promises, les plus hautes atteindront 200 m. Plus imposantes, elles émettent aussi plus de basses fréquences et d’infrasons. A Saint-Brais, dans le Jura, elles sont stoppées la nuit. Une pétition, au Peuchapatte voisin, exige la même mesure.

Autre problème: la distance par rapport aux habitations. «Là, c’est le flou complet! Trois cents mètres est le minimum conseillé au plan fédéral. Paysage Libre préconise dix fois la hauteur totale. Les Britanniques envisagent trois km! Partout dans le monde, les plaintes se multiplient.» Malgré sa maîtrise toute cérébrale, la révolte pointe chez François Bonnet.

«Il est rationnel, il sait faire la part des choses», rassure Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement et auteur d’un livre sur les éoliennes (Les éoliennes, des moulins à vent?, Ed. Favre). «Souvent, les luttes militantes font feu de tout bois et finissent par nuire à leur propre cause. Il mène une lutte remarquable, très bien documentée.»

Si les inconvénients sont si nombreux, pourquoi voit-on surgir tant de projets? C’est que les supporters sont industrieux. Dont Suisse Eole. «Une association ­imposée par la Confédération comme porte-parole exclusif de l’éolien, qui bénéficie d’un demi-million de subventions publiques», s’indigne François Bonnet. «Plusieurs membres sont des salariés des producteurs d’électricité.» Ceux-là même qui sont les «promoteurs» des projets, réalisent les études et proposent les sites.

L’éolien serait-il, comme l’immobilier, une manière facile de faire de l’argent? «La Confédération garantit un prix de rachat très généreux, d’environ 20 ct/kWh, issu d’une taxe sur la consommation, qui assure un rendement de 5% sur 20 ans. Sans elle, l’éolien ne serait pas rentable», note François Bonnet. Paysage Libre demande sa suppression. Fabien Fivaz, coprésident des Verts neuchâtelois, est plus pragmatique: «Faisons en sorte que les communes gardent le contrôle sur la gestion des éoliennes et touchent une part sur la vente d’électricité.»

Inverser la tendance sera donc rude. François Bonnet en a déjà un avant-goût amer: sa réunion de presse peaufinée en février dernier n’a attiré… qu’un journaliste. Serait-il trop discret? «Disons que le flashy, ce n’est pas son style. Ce serait plutôt une sorte de protestant loclois», suggère Thomas Vust, éditeur de son prochain livre – Au rendez-vous des arbres, Ed. Rossolis –, ouvrage qui ne fournit délibérément aucune indication sur son auteur. «Il a tout préparé seul, c’était au poil! Par contre, lors de la mise en page, il s’est montré très précis, extrêmement ferme sur ses positions, voire dirigiste.»

Avec les trois membres du bureau de son association, François Bonnet a déjà eu quelques réunions avec l’Office fédéral de l’énergie et de l’environnement, et un contact avec Didier Berberat, président de la Commission de l’environnement du Conseil des Etats. Il souhaite agir là où se prennent les décisions clés.

Sa prochaine action sera de recueillir des fonds pour une campagne dans le canton de Neuchâtel, qui votera en novembre sur l’initiative de Pro-Crêtes. En jeu: 61 éoliennes et le maintien, ou pas, du décret de protection des Crêtes de la chaîne du Jura de 1966. Dans le camp adverse, il y aura les Verts neuchâtelois, favorables aux implantations pourvu que les nuisances soient minimales.

Et qu’a-t-il prévu pour Vaud, où pousseraient 154 unités? Et pour Berne, Fribourg, le Jura, le Valais… et les Grisons, bientôt dotés d’un site de 44 mâts? Pour l’instant, à part un soutien aux associations locales «qui font un travail fantastique», rien. «Nous sommes débordés, je pourrais ne faire que ça», avoue le président «ad interim», comme il aime à le préciser. Aura-t-il le courage de renoncer à l’écriture si la lutte anti-éoliennes l’exigeait? En tout cas, Franz Weber, dont il partage ouvertement la radicalité, leur a promis une initiative fédérale, si nécessaire.

«Va-t-on sacrifier nos paysages pour des chouïas d’énergie?

C’est de la folie furieuse!»