La conciliation a échoué, la semaine dernière, mais Victor von Wartburg s’en dit ravi. Le litige entre Rives publiques, l’association qu’il préside, et un riverain de Tannay (VD) sera tranché par le juge. «La loi, c’est la loi», aime à dire celui qui s’est lancé au nom de la collectivité dans une sorte de reconquête des rives lémaniques. Pourtant, sortant de cette froide logique, il s’en est pris, en justicier et à la cisaille, à un grillage barrant l’accès à une petite grève.

Victor von Wartburg ne craint pas que ces «actions coup-de-poing» ne nuisent à la cause: «Sans elles, nous ne serions pas devant le procureur, où nous pouvons fournir toutes les preuves de l’inactivité des autorités.»

Depuis qu’il a fondé son association pour le libre accès aux rives des lacs et cours d’eau, en 2002, jamais il ne s’était senti autant de vent dans les voiles: «Nous avons atteint un tournant, la population commence à comprendre à quel point les droits sont violés.»

Rives publiques est incontestablement parvenue à mettre son combat sur l’agenda politique. A Corseaux, sur la Riviera vaudoise, l’association recourt contre une décision du parlement communal. L’assemblée a refusé de forcer le passage riverain sur le domaine de deux propriétaires récalcitrants.

Après une carrière de cadre dans une multinationale, le retraité Victor von Wartburg n’a rien du pauvre de service quand il surveille les abords du lac à bord de sa Land Rover. Même si sa maison de Mies (VD) ne se dresse pas sur le rivage mais côté chemin de fer. Il s’en prend aux riches et aux puissants, «qui ont trop d’influence sur les autorités et ont privatisé la quasi-totalité de la rive entre Genève et Versoix». Le maire de cette commune n’a-t-il pas déclaré qu’il était politiquement peu avisé de fâcher quelques gros contribuables habitant au bord du Léman?

Il y a des années de cela, alors que Victor von Wartburg faisait du canot à moteur en famille et se proposait d’accoster une petite grève, un propriétaire a menacé de lâcher les chiens. C’est ce jour-là que cela a «commencé à bouillir». Il laissera reposer jusqu’à sa retraite. Il semble depuis lors se consacrer à plein temps à cette cause, avec l’aide précieuse de sa femme au secrétariat.

A Tannay, il tient à nous montrer l’endroit du conflit. Justement, le riverain qui a planté la grille du délit est sur les lieux. Il traite Victor von Wartburg de Zorro et Robin des Bois, mais l’on sent que sa pensée dépasse ces aimables comparatifs.

S’il a ses ennemis chez les propriétaires, le militant se flatte aussi d’être la bête noire de certaines autorités. Officiellement, celles-ci s’expriment pourtant avec prudence sur celui qui n’a sûrement «pas tout tort». Serge Schmidt, le syndic de Tannay, souligne sa volonté de ne pas se faire instrumentaliser par l’association Rives publiques, mais il n’en convient pas moins: «Cette grille n’a en effet pas lieu d’être. Nous avons mis le propriétaire en demeure de la détruire, mais il a fait recours.»

«Il mène le combat de sa vie, c’est le Franz Weber de la côte», résume Jean-Pierre Deriaz, préfet du district de Nyon, qui le trouve «plutôt courageux». La loi dit bien qu’il faut favoriser l’accès aux rives, mais c’est loin d’être un sujet prioritaire pour les municipalités: «Sans lui, rien ne se passerait.»

Bien qu’installé dans la région depuis sa jeunesse, ce Zurichois d’origine est encore décrit par certains comme le Suisse-Allemand à cheval sur les principes. Dans la conversation, il se confirme comme un interlocuteur coriace, pointilleux. Il est intarissable sur la loi sur le marchepied, dans laquelle il entend s’engouffrer pour généraliser l’accès à la rive, ou sur la largeur des servitudes. Le voici qui nous dessine, sur la table du restaurant, un plan de la propriété de Michael Schumacher: «Avoir appris très jeune à dessiner et à lire des plans, dans le bureau technique de mon père, me rend fort service dans notre lutte.»

L’avocat Florian Chaudet, qui préside l’Association des propriétaires riverains des lacs vaudois (April) tient pour dogmatique la revendication d’un cheminement continu autour du lac, chaque situation devant faire l’objet d’une pesée d’intérêts complexe et spécifique. Y a-t-il vraiment un intérêt public à reprendre pas par pas tout le pourtour lémanique, l’important étant que des portions suffisantes du rivage soient ouvertes à la population pour la baignade, la promenade, la détente?

L’ancien conseiller national Victor Ruffy (PS/VD), géographe et cofondateur de Rives publiques, n’a pas d’hésitation: «Il y a eu pendant trop longtemps une gestion laxiste. Le plan directeur des rives cantonales adopté en 2000 traduisait une volonté marquée d’en élargir l’accès, mais cette volonté a été affaiblie quand le Grand Conseil en a confié l’exécution aux communes. Avec une telle augmentation de la population, la nécessité de moins interdire est incontestable. Genève déborde sur Vaud, toutes les plages sont saturées.»

«Avec l’augmentation de la population, le besoin est avéré. Partout, les plages sont saturées»