Nota Bene

Le titre de cet article fait référence au roman d'Heinrich Böll L'Honneur perdu de Katharina Blum (1974)adapté au cinéma par Margarethe von Trotta et Volker Schlöndorff en 1975.

Mais qu’est-ce qui motive tant Isabelle Chevalley dans son farouche combat contre l’initiative sur les entreprises responsables? On connaissait la passionaria antinucléaire et la fervente avocate de l’énergie éolienne. La voici sur un terrain où on ne l’attendait pas. Etonnant, car la conseillère nationale vert’libérale ne cesse de clamer son amour de l’Afrique où elle mène de nombreux projets. Or, cette croisade lui a valu bien des insultes sur la Toile, où elle a été accusée tantôt de «tomber dans le néocolonialisme», tantôt «d’être corrompue» par les multinationales. Elle s’explique pour rétablir son honneur perdu.

Une tunique controversée

Mercredi 30 septembre, c’est l’image autant que le verbe qui choque les partisans de l’initiative. Aux côtés des présidents de l’UDC Marco Chiesa, du PLR Petra Gössi et du PDC Gerhard Pfister, Isabelle Chevalley apparaît en tunique africaine pour contrer l’initiative pour en appeler «à ne pas faire le bonheur des gens malgré eux».

A lire:

En vote le 29 novembre, l’initiative «Pour des multinationales responsables» provoque un vif débat, qui excède le seul champ économique. Nous proposons une série d’articles sur cet enjeu.

Elle dit craindre que les entreprises suisses quittent des pays pour ne pas y risquer leur réputation et laissent leur place à des multinationales moins scrupuleuses sur le plan des droits humains. «Je suis convaincue que cette initiative ne va pas améliorer les conditions de vie des Africains, mais les empirer», résume-t-elle. Ce qui fait s’étrangler le mensuel Pages de gauche: «La campagne face à des opposant.e.s aux moyens illimités et à la morale toute relative, à l’image d’une Isabelle Chevalley venue se pavaner en boubou nous conter son amour de l’Afrique avec ce qu’il fallait de (néo)colonialisme et de paternalisme, s’avérera sans nul doute longue et pénible.»

Attablée au Café Vallotton du Palais fédéral, la conseillère nationale rectifie: «Ce n’est pas un boubou, mais un pagne en coton hyperconfortable. Lorsque je le porte en Afrique, les gens considèrent que c’est un signe d’intégration. C’est exactement le contraire du néocolonialisme. Cette tunique, c’est la couleur de mon cœur.»

Alors que partisans et détracteurs de l’initiative continuent à s’écharper à coups de leçons de morale, Isabelle Chevalley s’envole pour l’Afrique la semaine suivante. Direction Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, un pays de 20 millions d’habitants, sept fois plus grand que la Suisse, mais dont le PIB ne dépasse guère les 15 milliards de dollars. Elle s’y rend entre deux et quatre fois par an.

Une ONG à elle seule

Dans ses bagages – deux valises de 23 kg –, 200 paires de lunettes protectrices mises gratuitement à disposition par une entreprise suisse. Car durant ses vacances, Isabelle Chevalley ne rêve pas de plages et de farniente. Bien au contraire: elle se mue alors en ONG à elle toute seule. Entre autres à son agenda: la visite d’une prison, la rencontre d’un responsable RH d’une cimenterie pour lancer un programme de réinsertion des jeunes délinquants, le suivi d’un projet d’objets faits de sachets en plastique avec un groupe d’action de femmes (Gafreh) ou encore un rendez-vous avec le ministre de l’Agriculture pour planifier des unités de transformation de tomates de petite taille.

Isabelle Chevalley a le courage de ses opinions et ne craint pas de déplaire. C’est une fonceuse dont la liberté de penser est absolue

Adèle Thorens (Les Verts/VD)

En fait, la Vaudoise a reçu au total 500 paires de lunettes, et même 1600 paires de bottes usagées de l’armée. Le reste des lunettes et les bottes partiront pour l’Afrique prochainement dans un container. Elles sont destinées aux 3000 travailleuses et travailleurs de la carrière de granit de Pissy à Ouagadougou, qu’elle a visitée en 2017 pour la première fois. Un choc! «En cassant les pierres sans la moindre protection de leurs yeux et de leurs pieds, ceux-ci risquent leur santé à chaque coup de masse», s’émeut-elle.

Autre image qui l’insupporte dans cette carrière: les femmes remontent les roches du fond des trous en les portant sur leur tête. «J’ai alors pensé qu’il fallait installer un petit téléphérique.» Rentrée en Suisse, elle contacte deux amis, l’entrepreneur Nicolas Fournier et le soudeur Jimmy Jossi, ainsi que la fondation Nouvelle Planète. En ligne, une vidéo montre l’installation d’un téléphérique certes rudimentaire. «Mais avec un investissement se limitant à 8000 francs, nous avons diminué la pénibilité du travail et augmenté le revenu des femmes de 50%», relève avec satisfaction Isabelle Chevalley.

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L’Afrique, c’est la deuxième vie, la deuxième identité de la vert’libérale, comme en témoigne Adèle Thorens (Les Verts/VD). «La politique suisse, c’est l’école de la lenteur et souvent de la frustration. Nous avons tous besoin de projets et de résultats concrets. C’est en Afrique qu’Isabelle Chevalley les réalise, là-bas qu’elle se ressource et qu’elle puise son énergie», note-t-elle. Inutile de dire que la sénatrice ne partage pas son avis à propos de l’initiative aux bannières orange, mais elle n’a pas cherché à la faire changer d’avis. Les deux femmes ont partagé de nombreux combats, bien avant de se croiser au Palais fédéral. Elles ont par exemple lutté ensemble pour un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires en 2003. «Dotée d’une sacrée carapace, Isabelle Chevalley a le courage de ses opinions et ne craint pas de déplaire. C’est une fonceuse dont la liberté de penser est absolue. Lorsqu’elle pense qu’elle est dans le juste, elle suit sa ligne, quoi qu’il advienne.»

Un groupe parlementaire

Mais ces qualités de fonceuse intrépide peuvent aussi virer à l’entêtement, ainsi que le déplore le spécialiste des affaires étrangères et président de l’ONG Solidar, Carlo Sommaruga (PS/GE). «Au Palais fédéral, Isabelle Chevalley a essayé de se construire une image de «Mme Afrique». Elle travaille en réseau avec des associations de trading et avec le consultant Farner, qui n’ont aucun regard critique sur les activités des entreprises suisses en Afrique, s’irrite-t-il. Voici quelques semaines, la Vaudoise a ferraillé très dur contre un rapport que Solidar a publié l’an dernier sur le travail des enfants au Burkina Faso. «Isabelle Chevalley ne cesse de nous donner des leçons alors que nous travaillons depuis 1974 dans ce pays où nous cherchons à construire une dynamique de dialogue tout en suscitant une prise de conscience en Suisse. La seule qui ne s’inscrit pas dans ce dialogue, c’est elle», s’étonne le sénateur genevois.

Au Palais fédéral, Isabelle Chevalley a créé en 2014 le groupe interparlementaire Suisse-Afrique, auquel ont adhéré une trentaine d’élus. L’ex-secrétaire général du PDC Tim Frey, aujourd’hui consultant chez Farner, y officie en tant que secrétaire. Il ne partage pas l’avis de Carlo Sommaruga. Deux à quatre fois par an, ce groupe réfléchit à des thèmes comme l’énergie ou l’agriculture avant d’organiser un débat avec des sponsors aussi différents que Swissaid, Nestlé ou l’association de trading STSA (Swiss Trading & Shipping Association). «Tout est précisément basé sur le dialogue. Nous avons débattu de cette initiative pour la première fois voici trois ans déjà avec ces partenaires», raconte Tim Frey. «Isabelle Chevalley est une pionnière, une chercheuse toujours à l’affût de nouvelles solutions», affirme-t-il.

La vert’libérale ne le cache pas. Elle assume totalement ses convictions de «femme de droite humaniste et écologiste». Sur les réseaux sociaux, ses détracteurs la clouent volontiers au pilori. Ils attaquent son absolutisme, l’incompatibilité qu’il y a pour une écologiste de multiplier les voyages en avion et sa proximité avec certaines multinationales. C’est elle qui fournit l’un de ses deux badges d’entrée au Palais fédéral au consultant Tim Frey. «Elle est corrompue», accusent plusieurs internautes, toujours anonymes. La Vaudoise a beau être dotée d’une carapace solide face au flot de critiques qui s’abattent sur elle, on la sent blessée. «Mon engagement en Afrique, ce n’est plus du bénévolat, mais du pertévolat. Jamais je n’ai travaillé pour l’argent. Ma seule récompense, c’est le sourire des gens», précise-t-elle.

Elle met sa maison en garantie

En avril 2016, à la suite de terribles inondations, les paysans de la région de Ouahigouya – au nord du pays – avaient perdu toute la récolte de pommes de terre et les banques refusaient de leur prêter de l’argent. «Il fallait très vite trouver 140 000 euros pour l’association de petits agriculteurs Burkina Vert avec laquelle je travaille sur place. J’ai contacté deux amis en Suisse qui ont avancé chacun 70 000 euros, mais j’ai dû mettre ma maison en garantie», raconte-t-elle. Cela s’est bien terminé. Elle habite toujours à Saint-George (VD), à 30 km de Lausanne.

Elle est comme ça, Isabelle Chevalley: prête à tout risquer, y compris ce qu’elle a de plus cher. Elle suit sa propre étoile, quitte à dérouter même ses collègues de parti qui, aussi bien en Suisse que dans le canton de Vaud, approuvent l’initiative. Mais elle n’est pas du genre à faire profil bas après ces mots d’ordre. «Croyez-moi, j’ai pour habitude de savoir de quoi je cause», assure celle qui est titulaire d’un doctorat en chimie de l’Université de Lausanne.

Après avoir fondé le mouvement Ecologie libérale, elle a été durant près de dix ans la seule figure de proue des vert’libéraux romands à Berne. «Je martèle depuis vingt ans qu’il faut marier l’économie et l’écologie. J’espère que je ne devrai pas attendre vingt ans pour que l’on reconnaisse que la lutte contre la pauvreté et le développement économique vont de pair».