Avant d’y poser le pied, Julie Racine Da Silva n’avait de la Suisse qu’une vague image d’Epinal, montagnes et chocolat. En 2007, mue par l’envie de voyager, la jeune infirmière quitte son poste en psychiatrie dans son Québec natal pour rallier le service de chirurgie viscérale du Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne (CHUV). Les premiers temps sont rudes. «J’avais le mal du pays.» Ce qui l’a le plus frappée en arrivant? «Tous ces étrangers, ces langues mélangées dans le bus, rit-elle. A Sainte-Anne-De-Beaupré, il n’y a pas tant de gens différents!»

La Québécoise est l’une des quelque 4000 collaborateurs et collaboratrices étrangers du CHUV, soit la moitié des effectifs. 92 nationalités, une cinquantaine de langues, «le bonheur» selon le porte-parole Darcy Christen, d’origine canadienne. Mais ce contingent massif d’étrangers est surtout «vital. Sans eux, nous serions face à une pénurie de personnel et de compétences.» «Comment ferions-nous?» nous lance une infirmière romande.

Le CHUV est emblématique des établissements du pays, comme l’ont rappelé la semaine dernière trois études nationales sur le personnel de santé étranger*.

Si le mélange se fait sans problème, la dépendance – notamment aux politiques de gestion des ressources humaines des services de santé des pays limitrophes, dont viennent la plupart de ces migrants – inquiète. Des pistes ont été lancées, comme la formation de 5000 spécialistes supplémentaires ou l’encouragement des cantons universitaires à accroître encore leurs capacités d’accueil par le ministre de la Santé, Didier Burkhalter. Mais «même si la Suisse «agit de façon à diminuer son degré de dépendance […], il paraît inévitable qu’elle continuera de recourir à moyen terme à l’immigration pour compléter ses effectifs», conclut une étude.

Appauvrir les pays en développement

La situation a, aussi, des répercussions au-delà des frontières. Les Etats membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont récemment adopté un code éthique qui a pour but de ne pas assécher les systèmes de santé des pays en développement.

Né en RDC (ex-Congo), le pédiatre Simon Kayemba-Kay’s a intégré l’Hôpital de l’enfance du CHUV en septembre. Face aux manques sanitaires de son pays natal, il culpabilise. «Mais, seul, que faire face au système?» Formé en Inde, à Londres et en France, il a longtemps exercé dans l’Hexagone, et a été poussé à postuler au CHUV par son épouse. «Moi, j’avais de la Suisse l’image d’un pays fermé», avoue-t-il. Pour l’instant, il se dit «surpris. Les conditions de travail sont moins stressantes, les moyens plus élevés qu’en France. Le vrai choc culturel, je l’ai vécu en Inde, à 19 ans. Mon père me disait toujours: quand tu pars à l’étranger, c’est à toi de t’adapter. Je ne l’ai jamais oublié.» C’est notamment pour cela, dit-il, qu’il a déménagé à Lausanne. Des réactions de rejet devant sa couleur de peau, il en a vécu – rarement, en France. Comme cette femme qui avait refusé qu’il examine sa fille et qu’il avait fait attendre un bon moment avant qu’elle ne cède. «Je lui avais dit qu’il y a des Noirs qui passent la serpillière et d’autres qui sont docteurs.» De l’initiative du 29 novembre, il dit: «Bien sûr, il faut respecter les règles. Mais, en cas d’infraction, le système judiciaire sévit. La double peine, n’est-ce pas excessif?»

Julie Racine Da Silva, elle, a été choquée par les affiches aux moutons noirs. «Au Canada, ça ne serait pas permis.» Cela fait longtemps que le mal du pays lui est passé. Avec son mari, un Portugais né en Suisse, elle a eu un petit Gabriel. Son époux va demander la naturalisation, et elle aussi envisage de devenir Suisse. «Je me sens chez moi ici.» Dans toute la Suisse? «En Suisse romande. A Zurich, je ne comprends rien!»

* L’immigration du personnel de santé vers la Suisse (Observatoire de la santé) ; Recherche qualitative sur le personnel de santé étranger en Suisse et sur son recrutement (Directeurs cantonaux de la santé) ; Swiss Contributions to Human Resources for Health Development in Low-and Middle-Income Countries (Institut tropical et de santé publique de Bâle).