Santé

L'Hôpital fribourgeois balaie une offre du privé

Le groupe Hirslanden a proposé ses compétences de management à l’hôpital public, qui n’a pas daigné le recevoir pour un dialogue

L’Hôpital fribourgeois (HFR) est malade de ses coûts. Selon toute vraisemblance, il accusera un déficit oscillant entre 10 et 12 millions de francs pour l’année 2017, sans compter les 55 à 60 millions de prestations d’intérêt général que lui verse le canton. Mais il ne voit pas son salut dans une coopération avec le secteur privé. Au printemps dernier, sa directrice, Claudia Käch, a décliné toute offre de partenariat privé-public à la suite d’une demande du groupe de cliniques Hirslanden.

Hirslanden est le premier groupe de cliniques privées de Suisse. Il gère 17 cliniques, 14 en Suisse alémanique et 3 en Suisse romande: La Colline à Genève, Bois-Cerf et Cecil à Lausanne. Lors de son dernier exercice (2016-2017), il a réalisé un chiffre d’affaires de 428 millions, en progression de 3%. En mettant sur pied une nouvelle structure de direction, il a centralisé de nombreuses prestations non médicales pour permettre à ses cliniques de se concentrer sur les soins prodigués aux patients. Dès lors, son CEO, Ole Wiesinger, ne l’a pas caché: «Nous sommes ouverts à des mandats de management pour des hôpitaux publics.» Son groupe a acquis des compétences dans la standardisation des processus et les économies possibles dans l’achat de matériel dont pourrait profiter le service public.

Le conseil d’administration pas consulté

C’est la raison pour laquelle il a pris contact, à fin avril 2017, avec la direction de l’Hôpital fribourgeois, dont il a appris les difficultés financières, pour lui proposer une collaboration. «Nous avons une structure de coûts basse et pouvons malgré cela offrir des prestations de soins de haute qualité. Peut-être pourrions-nous nous rencontrer pour envisager une collaboration», écrit Ole Wiesinger à la directrice générale de l'HFR, Claudia Käch.

Cette dernière n’est pas entrée en matière. Une semaine plus tard, le 4 mai, Claudia Käch décline la proposition. Elle indique que la direction a discuté de l’offre de Hirslanden, dont elle reconnaît qu’il est «un groupe connu et prospère», mais sans donner suite. Claudia Käch refuse donc le moindre entretien, «en tout cas à l’heure actuelle». Une lettre de dix lignes en tout, salutations comprises.

Le service de presse de l'HFR confirme au Temps qu’il n’a pas jugé opportun de discuter avec le groupe Hirslanden. «En tant qu’hôpital public, notre mandat est clairement défini par le canton: nous offrons une large palette de prestations médicales et au-delà, nous nous engageons dans la formation de la relève. L’HFR appartient à l’Etat et, en ce sens, nous sommes entre de bonnes mains. Il n’y a ni volonté ni nécessité de changer cette situation», déclare Jeannette Portmann, porte-parole de l’hôpital.

Hirslanden, un concurrent plus qu’un partenaire

Qu’il n’y ait aucune volonté, c’est sûr. Dans le canton de Fribourg, le groupe Hirslanden est vu d’un mauvais œil par le service public. Certes, il n’y possède aucune clinique privée. En revanche, il a modernisé un centre médical à Guin qui, équipé d’un service de radiologie, propose des prestations ambulatoires appréciées de la population alémanique du canton. Or, ce centre, qui oriente souvent ses patients vers Berne en cas d’opérations, est considéré comme une concurrence par l'HFR.

Qu’il y ait en revanche nécessité de collaborer, cela pourrait au moins se discuter. Mais la direction n’a même pas daigné consulter son propre conseil d’administration sur cette question pourtant hautement stratégique. Or, la santé financière de cet hôpital public multisite (Fribourg, Billens, Meyriez-Morat, Riaz et Tavel) est «critique», de l’avis unanime des spécialistes. En témoigne une motion des députés au Grand Conseil Markus Bapst (PDC) et Peter Wüthrich (PLR), qui réclame une «révision totale» de la loi sur l’Hôpital fribourgeois.

«Au total, l’Etat dépense 330 millions de francs pour ses hôpitaux, tendance à la hausse. Les règles du jeu sont devenues une jungle incompréhensible pour les députés», déplorent les deux motionnaires. Deux mesures apparaissent urgentes: «Il faut donner à cet hôpital une gouvernance indépendante, de manière à ce qu’il s’affranchisse de la politique», déclare Markus Bapst. De plus, l’hôpital doit se doter d’une nouvelle convention collective de travail propre au personnel de santé. Actuellement, les 3300 collaborateurs sont assimilés à des employés de l’Etat, qui passent à un échelon supérieur de salaire chaque année.

Des défis pas anticipés

Le Conseil d’Etat n’a pas encore répondu à cette motion. Il attend un audit sur la gouvernance de l’hôpital, prévu pour ce printemps. Mais il est d’ores et déjà évident que l’HFR n’a pas su anticiper les défis qu’a posés la libéralisation du marché hospitalier décrétée par les Chambres fédérales en 2012. Dans une interview accordée à La Liberté en septembre dernier, la ministre fribourgeoise de la Santé, Anne-Claude Demierre, l’a d’ailleurs admis: «Les coûts de l’HFR sont trop élevés.» Mais elle n’a pas indiqué les pistes d’économies à effectuer. L’hôpital n’exploite pas forcément trop de sites, mais il devrait revoir leurs prestations à la baisse. Dans certains benchmarks, il est franchement mauvais élève. Il emploie trop de personnel par rapport au volume de soins prodigués aux patients. La durée des hospitalisations est aussi supérieure à celle de la moyenne suisse.

Dans ces conditions, on peut se demander si l’HFR n’aurait pas eu intérêt à accepter de discuter avec un interlocuteur apportant un regard extérieur. «Nous sommes persuadés qu’en additionnant les compétences, des partenariats entre le public et le privé peuvent apporter des avantages pour les deux parties, dit-on chez Hirslanden. Qu’un hôpital soit géré par le public ou le privé est secondaire. L’essentiel est d’assurer des soins de qualité au meilleur coût.»

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