C'est un secret de Polichinelle mais il dérange. Depuis plusieurs années, au sein même des Hôpitaux universitaires de Genève, des médecins et des infirmières font appel à des guérisseurs à distance pour soigner les brûlures, en complément des soins traditionnels.

Même dans des institutions privées comme l'Hôpital genevois de la Tour, ces «coupe-feu» font partie de la panoplie thérapeutique. Et dans d'autres cantons, on admet également recourir à ces aides paranormales. Mais où que cela soit, personne n'aime en parler. Dans un univers aussi rationnel que l'hôpital, comment justifier un procédé qui relève de prime abord de la magie? Le malaise est d'autant plus grand que les résultats sont souvent probants.

A la division des urgences médico-chirurgicales des Hôpitaux universitaires de Genève, la procédure n'a rien d'exceptionnel. Une liste des numéros de téléphone de guérisseurs est même à disposition dans un classeur. Leurs services sont gratuits. Avec l'accord du patient, on appelle le «coupe-feu» et on lui donne quelques détails sur les blessures. Quelques heures plus tard, le patient a généralement moins mal et il cicatrise mieux.

Comme ce jeune cuisinier, brûlé au deuxième degré sur la face interne des cuisses, qui n'a plus besoin de morphine pour calmer ses douleurs après un coup de téléphone au guérisseur. Le statut de cette pratique reste cependant ambigu. Officiellement, le procédé n'est que toléré. «On n'appelle un guérisseur à distance que sur demande du patient», affirme Josette Simon, infirmière spécialisée des urgences des Hôpitaux universitaires de Genève.

En réalité, les choses se passent différemment. Lorsqu'un blessé souffre beaucoup, ce sont les soignants eux-mêmes qui lui proposent les services d'un guérisseur. Une contradiction révélatrice. «On ne sait pas quelle place leur donner dans notre système, admet Brigitte Pittet, médecin associé à l'unité de chirurgie plastique des Hôpitaux universitaires de Genève. Nous sommes en train de revoir le protocole (marche à suivre officielle) pour les brûlés et nous ne savons pas s'il convient d'y faire figurer les «coupe-feu» comme soin complémentaire. Faut-il poser la question en commission d'éthique? Nous ignorons qui pourrait nous donner une réponse.»

Ce flou artistique s'explique par les réticences du monde scientifique à entamer un débat sérieux sur l'utilisation des guérisons à distance. Invérifiables et inquantifiables, elles provoquent souvent le rejet absolu des praticiens. «Ce n'est pas scientifiquement démontré, estime Bernard Vermeulen, médecin-adjoint à la division des urgences médico-chirurgicales. Il faut pouvoir prouver les liens de cause à effet dans le processus de guérison.» Pour Jean-Michel Dayer, vice-doyen de la Faculté de médecine, la guérison à distance ne fait pas partie de la médecine. «Mais bien sûr, rien n'est figé, La science peut évoluer.»

Effet placebo

D'autres médecins ne veulent pas attendre. Ils préfèrent reconnaître les limites de leurs connaissances et utiliser ce qui peut aider un malade. Le Dr Alain Forster, anesthésiste en chef au service des brûlés des Hôpitaux universitaires de Genève, analyse le phénomène de guérison à distance en se référant à l'effet placebo. «S'il y a une attente du patient et que cette attente est reconnue, l'angoisse diminue et le corps résiste mieux. Une meilleure maîtrise psychologique peut freiner la réaction inflammatoire qui provoque l'autodestruction des tissus autour de la brûlure. J'ai vu des patients très soulagés.»

Un avis partagé par le psychiatre Philippe Bourgeois qui pratique – très officiellement – avec le Dr Forster – l'hypnose pour les brûlés, en particulier pour le changement des pansements souvent très douloureux et angoissant. «Les guérisons à distance n'ont rien de magique. Elles relèvent d'effets de suggestion mal connus et peu exploités. Le côté irrationnel et magique empêche l'intervention de l'intellect et ouvre un champ plus direct à la suggestion sur le corps. Ils agissent ici de façon moins cadrée et moins explicite.»

Qu'ils soient sceptiques ou convaincus, les médecins s'accordent en tout cas sur un point: la guérison à distance ne doit pas remplacer les soins classiques. «Ce n'est pas un service à offrir au même titre que le vaccin antitétanos, souligne Alain Forster. Il ne faut pas confondre. On pourrait passer à côté de quelque chose d'irréparable.»