«Les autres sont peut-être surpris, mais moi, je m'y attendais. Je pensais même que le refus serait plus net.» L'assistante de direction de l'hôtel Carlton n'a pas pris congé ce dimanche. La votation genevoise sur la vente de l'établissement à un groupe allemand a tenu Sonia Carluy en haleine, comme les autres employés de l'hôtel.

Finalement, le verdict est serré, mais sans appel. En rejetant à 51,38% la vente du Carlton à l'investisseur de Francfort Ignaz Blodinger qui entendait en faire un quatre- étoiles, la population a soutenu le comité référendaire qui exige que l'établissement soit transformé en logements pour étudiants. L'occasion était trop belle d'exprimer l'inquiétude face à la considérable crise du logement.

Question de prix

Des squatters avaient occupé en mai les 125 studios du Carlton. Mais selon le Conseil d'Etat, l'achat de l'hôtel et sa rénovation en vue d'une affectation au logement étudiant aurait coûté trop cher: pour offrir les studios à 450 francs par mois, il aurait fallu que l'achat n'excède pas 8 millions, en tenant compte des travaux à entreprendre. Or l'acquéreur choisi par la Fondation de valorisation des actifs de la Banque cantonale genevoise (BCGe) en avait offert 15,3 millions.

Et maintenant? La transaction est annulée, et le contribuable pourrait en souffrir. Si la vente avait été acceptée, l'Etat aurait déjà perdu 10 millions par rapport aux 26 millions que la BCGe a engloutis dans cet immeuble depuis 1970. Et si l'option du logement bon marché est retenue, le Carlton ne pourra être vendu à plus de 8 millions. Pour la Fondation de valorisation, dont le mandat est de se débarrasser des «casseroles» héritées de la BCGe, la moins-value serait sévère.

La pirouette du ministre

L'affaire a pris une telle ampleur que le Conseil d'Etat a tenu conférence de presse dimanche. Le magistrat socialiste en charge du logement n'a pas hésité à afficher sa satisfaction. Pour Laurent Moutinot, «la population genevoise a enfin pris conscience de la gravité de la pénurie du logement. Quand on connaît le degré de résistance affiché lorsqu'il s'agit de faire des constructions, on ne peut que se réjouir de ce résultat.»

Soulignant l'absence de clivage gauche-droite, puisque des communes plut aisées comme Chêne-Bourg et Presinge ont voté non, le conseiller d'Etat a livré son interprétation: «Le rôle de la Fondation de valorisation est de minimiser les pertes de la BCGe qui coûte 2,5 milliards au contribuable. C'est pour cela que l'Etat n'est pas intervenu. Mais le peuple demande qu'un autre usage soit fait du Carlton. Nous devons donc soulever une autre question: la Fondation doit-elle prendre en compte la nécessité de logement?»

Nullement ébranlé par un scrutin que la droite interprète comme une condamnation de sa politique du logement, Laurent Moutinot redoute en revanche «le débat compliqué» qui s'annonce. Car pour les partisans du logement social, l'affaire n'est pas gagnée. Désormais, il revient à la Fondation de valorisation de décider du sort du Carlton. Trois cas de figure pourraient se présenter. Soit le projet du collectif Carlton est accepté, soit la Fondation trouve un nouvel acquéreur privé. Ou alors, le Conseil d'Etat dépose un projet de loi pour racheter l'immeuble.

La fantaisie de trop

Cette dernière option ne manquerait pas de susciter les foudres de la droite. Président des libéraux, Olivier Jornot promet déjà: «Dans le contexte financier actuel, si le Conseil d'Etat avait la fantaisie de demander un crédit pour racheter le Carlton, il se heurterait à un front d'opposition virulent au Grand Conseil.»

En tout cas, une analyse du mandat de la Fondation sera nécessaire. Selon la présidente du gouvernement, la libérale Martine Brunschwig Graf, il s'agit désormais d'examiner «quels sont les objets du parc immobilier que l'on pourrait affecter au logement pour éviter que la problématique du Carlton se pose à nouveau».