Patrimoine

L’hôtel de ville de Neuchâtel retrouve son lustre

A sa construction entre 1784 et 1790, les bourgeois ont voulu montrer leur puissance au pouvoir prussien. Mais l’hôtel de ville n’a pas la notoriété d’autres bâtiments neuchâtelois. La Ville a dépensé 3,7 millions pour restaurer sa splendeur

L’icône patrimoniale de Neuchâtel, c’est le binôme médiéval château-collégiale, perché sur un éperon rocheux. Ou l’hôtel DuPeyrou et son jardin, inauguré en 1771, acquis par la ville en 1858. L’hôtel de ville peut désormais rivaliser avec eux. Après vingt mois de travaux qui ont coûté 3,7 millions, il a retrouvé le lustre qu’avaient voulu lui donner les bourgeois de Neuchâtel au XVIIIe siècle, grâce à la manne illimitée de David de Pury.

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L’hôtel de ville est un bâtiment monumental. Voulu ainsi. L’historien Jean Courvoisier rappelle qu’à sa construction, entre 1784 et 1790, entre période des Lumières et Révolution, il marquait «la volonté d’affirmer l’autonomie communale et la puissance de ses corps politiques à leur apogée». L’architecte Pascal Solioz confirme que le pouvoir bourgeois de la ville a voulu «asseoir sa grandeur dans une ville qui comptait 4000 habitants, qui auraient tous pu entrer dans le monument».

A l’époque, le château, tout comme le pouvoir prussien, avaient perdu de leur force à Neuchâtel. Bien qu’à l’ombre physique du château, l’hôtel de ville a illustré la splendeur bourgeoise neuchâteloise de la fin du XVIIIe siècle.

Le mécène David de Pury

Le projet d’ériger un nouveau lieu de pouvoir local est né au milieu du siècle, après les crues dévastatrices du Seyon en 1750. Surtout que David de Pury, richissime mécène parti faire fortune à Lisbonne du commerce des pierres et des bois précieux du Brésil, est disposé à «offrir à la bourgeoisie de sa ville un siège digne de son indéniable importance politique dans la principauté», écrit Jean Courvoisier. Il commence par financer un nouvel hôpital. Grâce à sa fortune léguée à la ville après son décès au Portugal en 1786 – avant la fin de la construction de l’hôtel de ville –, Neuchâtel pourra encore canaliser le fougueux Seyon et construire les collèges latin et des Terreaux.

Sur les remparts

On choisit d’implanter le nouvel hôtel de ville sur les anciens remparts, à la place du vieil hôpital. A l’est de la cité à l’époque, mais le développement des quartiers à l’ouest mettra rapidement l’hôtel de ville au centre de la cité.

Les bourgeois font appel aux meilleurs architectes de France, comme Claude-Nicolas Ledoux, créateur des Salines d’Arc-et-Senans. Les premiers projets sont toutefois considérés comme trop somptueux. Le choix est porté sur Pierre-Adrien Pâris, architecte à la cour du roi Louis XVI. Les travaux sont confiés aux entrepreneurs régionaux Abraham-Henri et Jonas-Louis Reymond, qui interprètent à leur manière les plans de Pâris. L’architecte s’en insurge et déclare que son «œuvre est défigurée».

L’inauguration solennelle intervient le 13 septembre 1790. Des artisans de grand talent ont donné un cachet indéniable au bâtiment, menuisier, serrurier, stucateur ou constructeur de poêles monumentaux. Construit sur trois étages, l’hôtel de ville s’appuie sur un premier niveau de calcaire gris. Puis deux étages de pierre jaune d’Hauterive. La façade orientale comprend 8 colonnes typiques du néoclassique. On érige des pilastres plutôt que des colonnes sur la façade ouest. Les frontons montrent, à l’ouest, deux figures ailées symbolisant le commerce et l’abondance. A l’est, l’exécution est considérée comme maladroite. On y voit l’aigle, symbole des armes de la ville, et deux femmes censées représenter Minerve et la Liberté.

Lorsqu’elle a rénové les façades extérieures, la ville a fait emballer le bâtiment dans une bâche géante, représentant deux immenses étendues d’eau, une œuvre photographique intitulée Antipodes de Joël von Allmen.

Le grand escalier et sa rampe

Le premier crédit de 3,3 millions a été jugé insuffisant pour redonner vie aux joyaux intérieurs retrouvé, dissimulés sous la crasse du temps. Ainsi, le grand espace du rez-de-chaussée, le péristyle avec ses 28 colonnes, a-t-il retrouvé de la lumière. C’est un espace ouvert au public, dans lequel sont organisés des expositions et des événements.

A l’angle sud-ouest se trouve le grand escalier, en grès et en forme de fer à cheval. Sa rampe est remarquable, «on n’en trouve nulle part ailleurs de cette qualité», s’enflamme le chef de l’Office du patrimoine neuchâtelois Jacques Bujard. Les ferronneries attirent l’œil. Tout comme l’aigle planté à l’entrée de la rampe. Sur les parois, de grandes peintures allégoriques montrant la charité, la justice, la foi et la prudence, «ce qui illustre un bon gouvernement», dit Jacques Bujard.

Au premier étage, quatre salles boisées, celle de la Charte où on célèbre les mariages, la salle des 40, celle des pas perdus avec ses deux horloges, celle de Matthias Hipp du XIXe siècle qui donnait l’heure officielle de la ville, et la toute récente et révolutionnaire IsoSpring développée par l’EPFL-Microcity.

Art de vivre et innovation

Et la grande salle d’apparat, dévolue au Conseil général, avec des détails très soignés dans la décoration. Sur les portes, les parois, au plafond, aux fenêtres, avec de magnifiques espagnolettes. «Avec Fribourg, c’est le seul hôtel de ville qui possède encore son mobilier d’origine», se réjouit le restaurateur Christian Schouwey.

A l’étage supérieur se trouve le tribunal régional du Littoral et du Val-de-Travers. Il n’a pas été concerné par les travaux.

«La rénovation de l’hôtel de ville s’inscrit dans le slogan de la ville: art de vivre et innovation», fait remarquer le conseiller communal Olivier Arni. Qui souhaite redonner son lustre d’antan au lieu de pouvoir local. «C’est un lieu ouvert sur la cité, on vient s’y marier, voter, on y exerce le pouvoir. C’est aussi un espace de culture et de débat. Cinq ans après la célébration du millénaire de la ville, deux ans après les 800 ans de la charte de franchises qui a donné des droits au peuple, en parallèle à la rénovation de la collégiale pour quelque 26 millions, la restauration de l’hôtel de ville contribue au rayonnement de la cité.»

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