Même si elles accueillent la libéralisation des télécoms avec la joie du client qui voit ses tarifs baisser massivement, les entreprises – surtout les PME – basées dans les régions de montagne se demandent si l'ouverture progressive des services publics au marché ne va pas les pénaliser encore davantage par rapport à leurs concurrentes de plaine. Un souci qui croît plus on s'éloigne des centres régionaux, mettant en exergue le facteur multiplicateur de la libéralisation sur des tendances déjà existantes. Un lourd défi pour les cantons concernés, remarque un rapport du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), qui présentait mardi les résultats de trois ans d'enquête minutieuse.

Mandatée par le FNS dans le cadre du Programme national de recherche «Paysages et habitats de l'Arc alpin», une équipe de chercheurs dirigée par le professeur Alain Thierstein de l'Ecole polytechnique de Zurich a sondé 1385 entreprises basées dans trois cantons alpins, le Valais, Uri et les Grisons, sur leur perception du processus de libéralisation de quatre secteurs du service public: télécommunications, marché postal, transports régionaux et électricité. Les résultats sont contrastés: si les grosses baisses tarifaires qui découlent de l'ouverture des télécoms à la concurrence sont unanimement saluées, le fort accroissement des dépenses auxquelles elles doivent consentir depuis que le marché postal s'est libéralisé est perçu négativement. Dans le cas des transports publics régionaux, seules les entreprises liées au tourisme y accordent une véritable importance, et l'espoir d'une amélioration. Quant à la libéralisation de l'électricité, stoppée par le refus en votation de la loi y relative, elle n'a pour l'heure qu'un impact théorique.

Mais, s'il n'y a aucune différence cantonale, les perceptions divergent par secteurs d'activité, par taille des entreprises, et surtout entre les centres régionaux et la «périphérie de la périphérie», constate Alain Thierstein. Pour caricaturer, on peut dire qu'une PME spécialisée dans les services commerciaux, et qui attend avec impatience que l'ADSL soit installé au fin fond de sa vallée, s'inquiète davantage de la libéralisation des services publics que la grande entreprise de la plaine du Rhin, par exemple. Une évidence? Peut-être, mais les politiques n'en ont pas tous pris conscience, constate le chercheur. Et de citer le Valais, qui semble encore nier l'existence d'une agglomération urbaine de Martigny à Brigue, et qui peine dès lors à ajuster sa politique régionale, ou le canton d'Uri, que la dépendance croissante à l'égard de la manne confédérale, désormais rare, a privé d'initiatives pour dynamiser son économie.

La stratégie des Grisons

Cités en exemple, les Grisons ont adopté depuis une décennie «une stratégie provocatrice», de l'aveu du conseiller d'Etat Klaus Huber: «Nous avons signifié que l'heure n'était plus à l'arrosage des subventions, mais à la définition de centres de compétences dans le canton, à la réforme des communes et à l'implication des entreprises dans ce processus», explique le ministre grison. Aujourd'hui, sur 208 communes, une septantaine participent à douze projets de fusion, certaines même sous la pression d'une population qui a désavoué des autorités locales réticentes. Une dynamique qui déteint sur la régionalisation des échanges économiques: des entreprises grisonnes vont désormais s'exposer ensemble dans des foires qui réunissent les Tyrol autrichien et italien.

Pour Alain Thierstein, l'étude du FNS est importante à trois titres: «Elle montre que les entreprises sont aussi consommatrices de service public, une manière de dépassionner le débat. Elle indique aussi aux PME de montagne la marge de manœuvre qu'elles doivent saisir, notamment en s'organisant entre elles pour définir leurs besoins d'infrastructures. Enfin, elle souligne qu'il appartient aux cantons concernés, pas à la Confédération, de lancer le débat sur un développement régional différencié, parce que le processus qui créera les gagnants et les perdants de demain est déjà engagé aujourd'hui.»