Considérant la question européenne réglée «pour un bon bout de temps» (Le Temps du 9 mars), le président de l'UDC Ueli Maurer tend une perche au Parti libéral. Bien implantés dans les cantons de Genève, Vaud et Neuchâtel, où ils sont représentés au gouvernement, les libéraux connaissent en revanche plus de difficultés à Berne. Après avoir culminé à treize sièges en 1991, leur députation fédérale est redescendue à six élus. Les conditions sont-elles favorables à un rapprochement avec l'UDC? Le président du parti, Jacques-Simon Eggly, et le chef du groupe parlementaire, Rémy Scheurer, analysent la situation.

Le Temps: Ueli Maurer dit que, maintenant que l'hypothèque de l'adhésion à l'UE est levée, les libéraux et l'UDC sont plus proches que jamais. Qu'en pensez-vous?

Jacques-Simon Eggly: Nous avons effectivement des convergences avec l'UDC: la politique économique, la défense nationale au sens strict du terme, la fermeté vis-à-vis des fauteurs de trouble. Nous avons en outre une complémentarité géographique, puisque l'UDC est fortement implantée en Suisse alémanique et nous en Suisse romande. Cela dit, deux divergences de taille nous opposent. Premièrement, et contrairement à ce que semble penser M. Maurer, la question européenne n'est pas réglée. Les libéraux sont convaincus que l'adhésion doit rester le but stratégique. Deuxièmement, il y a une différence de style. Celui de l'UDC, fait d'agressivité, de critique systématique des autorités constituées, parfois de dénigrement, n'est pas le nôtre.

Rémy Scheurer: Nous sommes effectivement d'accord sur la défense nationale, mais nous n'avons pas la même conception de la politique de sécurité. Nous souhaitons nous engager davantage dans les organisations internationales, à commencer par l'ONU, et nous sommes favorables à l'envoi de soldats armés à l'étranger, ce qui n'est pas le cas de l'UDC.

– Vous avez l'un et l'autre évoqué un jour l'idée d'un éclatement de l'UDC et d'un possible rapprochement avec son aile bernoise. En quoi vous sentez-vous plus proches d'elle?

R. S.: Le groupe libéral s'est dit qu'il pourrait peut-être compenser sa faiblesse numérique par une entente avec des gens qui ne se reconnaîtraient plus dans le style de l'UDC. Il n'a jamais été question de fusion, mais d'entente à l'échelon parlementaire. Le rapprochement que nous avons envisagé était moins lié à un territoire cantonal qu'à des personnalités, par exemple Samuel Schmid.

– On a le sentiment qu'un tel scénario est actuellement au point mort. Est-ce lié à l'élection de Samuel Schmid au Conseil fédéral?

R.S.: Oui, probablement.

J.-S. E.: Avec un grand point d'interrogation sur l'avenir des relations entre Samuel Schmid et son parti…

– A quoi attribuez-vous les succès de l'UDC?

J.-S. E: Elle les doit avant tout à ses positions en matière de politique étrangère et d'asile. Elle rassemble autour de thèmes sensibles un électorat qui est finalement assez transversal. Mais on doit pousser la réflexion plus loin: l'UDC s'imposera-t-elle comme l'une de ces grandes familles politiques de droite comme le sont les libéraux et les radicaux? Ou est-ce un parti dont la progression est plutôt conjoncturelle?

– Craignez-vous l'essor de l'UDC en Suisse romande, notamment dans vos cantons respectifs de Genève et de Neuchâtel?

J.-S. E: Pour répondre à cette question, il faut se demander quels électeurs l'UDC peut espérer conquérir. A Genève, il y a toujours eu un électorat flottant qui, tout d'un coup, épouse des poussées de fièvre. Il a voté en faveur des Vigilants, qui, d'ailleurs, ont souvent pris plus de voix à gauche qu'à droite. Il existe certes une UDC genevoise aujourd'hui, mais je crois qu'elle ne pourrait se développer que sous la forme de ce conglomérat de mécontents flottants.

R. S.: Neuchâtel a une géographie politique très figée. Toutes les tentatives de création de nouveaux partis ont fait long feu: l'Alliance des indépendants et le PDC ne sont pas allés très loin. L'UDC a déjà tenté à deux reprises de s'implanter, mais cela n'a rien donné. Et l'on ne voit pas quelle personnalité serait susceptible de servir de relais. La dureté et le ton victorieux de l'UDC pourraient peut-être séduire des conservateurs radicaux ou libéraux qui ne se reconnaissent pas dans la politique consensuelle de leur parti, mais ils pourraient aussi, comme on l'a vu ailleurs, attirer des mécontents socialistes ou popistes.

– Comment le Parti libéral doit-il réagir face à cette menace?

J.-S. E.: Il ne doit pas céder à la tentation du centre ouvert à tous. Si, dans les cantons où il est fort, le Parti libéral joue son rôle de formation de droite, notamment en matière économique et de protection des libertés, il s'assurera la fidélité des électeurs qui pourraient être tentés par l'UDC. Mais si, par exemple à Genève, l'UDC devait faire une percée au Grand Conseil, il ne faudrait pas commencer à jouer aux donneurs de leçon en disant: pouah, l'UDC, quelle horreur! Nous sommes d'abord concurrents parce que nous avons un autre style, mais nous ne sommes pas ennemis dogmatiques à tout crin.

R. S.: Nous ne devons pas nous tromper d'adversaire. Celui-ci est à gauche, et l'UDC manifestement n'est pas à gauche. Je rappelle cependant que nous avons davantage de points communs avec le Parti radical qu'avec l'UDC. Et, de toute manière, je suis d'avis que, aussi longtemps que le Parti libéral est en situation de constituer un groupe au parlement fédéral, il me paraît essentiel qu'il reste une voix de droite romande.