Lundi, la nouvelle figure tutélaire de la Suisse a desserré son étreinte sur les familles. Daniel Koch, l’homme qui guide désormais nos vies sur le plan sanitaire, a ouvert une lucarne aux rencontres entre grands-parents et petits-enfants: une embrassade, oui, mais le modèle des gardes à l’ancienne, plutôt non. Partant, on tortille, on analyse, on dissèque son message, certains dénonçant l’ambiguïté de cette communication, comme si l’art et la manière de le dire avaient une quelconque importance en regard de l’essence.

Ce qu’il faut entendre dans son propos, c’est le timide retour du libre arbitre dans la pesée difficile des intérêts et des risques. Car si le Covid-19 est un ennemi retors auquel il fallait opposer le principe de précaution, on progresse tout de même. A force de recherches, les scientifiques prêtent désormais au virus certaines bienveillances, que Daniel Koch et le politique avec lui relaient prudemment. D’où cette nouvelle brèche dans les interdits.

Or, cette permission prend un tour affolant et vertigineux, en comparaison de laquelle la contrainte, tout compte fait, avait ses avantages. C’est que la liberté individuelle ne peut s’accompagner d’un protocole de «due diligence» validé par l’autorité supérieure auquel on aurait apposé le Stempel «risque zéro». Par essence, la liberté suppose une part de risque. Personne ne peut garantir à personne qu’il n’attrapera pas le Covid-19. Pas même Daniel Koch. Pas sûr que nous soyons prêts à l’assumer.

Renoncement volontaire à une part de libre arbitre

En quelques semaines, nos sociétés si fières et si jalouses de leurs libertés ont remis leur destin entre les mains des autorités, scientifiques, médicales, politiques. Modérément, bien sûr. Mais il est tout de même frappant de constater combien la discipline et le renoncement volontaire à une part de libre arbitre ont gagné les foules devant l’imminence du danger. Si c’était salutaire, on a cependant vu paraître, ici ou là, l’affreux retour de la délation au nom de la protection collective, ou l’opprobre jeté sur ceux – souvent âgés – qui ne suivaient pas scrupuleusement la consigne. Nous, si prompts à fustiger la négation des libertés individuelles quand il s’agit des sociétés non démocratiques, nous, si soupçonneux devant la protection des données, de la sphère privée, de toute ingérence étatique, nous voici paralysés devant l’énoncé hésitant d’une petite autonomie retrouvée.

Notre époque ne nous a pas préparés à la gestion de l’incertitude et du risque, que l’on observait frappant le reste du monde et épargnant le nôtre. Si le Covid-19 a un mérite, c’est celui de nous avoir remis à notre place. Mais il ne faut pas lui sacrifier la responsabilité individuelle. Qu’elle se manifeste, à la faveur d’une embrassade, d’une future sortie au restaurant ou d’une réclusion volontaire. Sinon, nous aurons payé bien cher l’illusion de s’être affranchis du danger.