SUR LE DIVAN (2)

La liberté selon Pierre Kohler, qui rêvait d'être aubergiste et s'est retrouvé ministre

Quatre magistrats romands ont accepté de se livrer au jeu psychanalytique que leur a proposé un jeune psychiatre genevois. Cela les a amenés à confronter leur démarche personnelle et leur itinéraire politique pour éclairer le sens de leur action

Le psychiatre Bertrand Baleydier a entrepris une démarche originale: interviewer des politiciens selon des grilles d'analyse inspirées de la psychanalyse pour décrypter le sens de leur démarche politique et mieux les faire connaître au public. Agé de 32 ans, il travaille aux Hôpitaux universitaires de Genève, où il se consacre aux problèmes de dépression chez l'adulte. Suite d'une série qui donne la parole à quatre magistrats romands: après Laurent Moutinot (Le Temps d'hier) et le ministre Jurassien Pierre Kohler, suivront le Neuchâtelois Francis Matthey et le Genevois Gérard Ramseyer.


HISTOIRE POLITIQUE

– Brièvement, l'histoire de votre démarche politique?

– A 16 ans, je me suis approché de la politique un peu par hasard en faisant un discours du 1er Août à Delémont. Une année plus tard, j'adhérais au PDC pour sa position centriste, pour ses valeurs chrétiennes et sûrement aussi car il était le moins mauvais des partis! Mais comme dans tous les partis, les jeunes y étaient surtout appréciés pour coller des affiches et accessoirement allonger les listes électorales. Ce fut là le début de mes problèmes car j'ai dû me battre, même contre les organes dirigeants et avec beaucoup de plaisir, créer un mouvement des jeunes démocrates-chrétiens. On a alors rué dans les brancards contre quelques vieilles attitudes conservatrices du parti. J'ai fait aussi des coups d'éclat comme une proposition d'entrées gratuites à la bibliothèque et à la piscine pour l'année des jeunes en 1981. J'ai ensuite été élu en 1993 au gouvernement jurassien où j'ai démontré que Pierre Kohler sait faire autre chose que de critiquer et de gesticuler.

PROJET POLITIQUE

– Pourriez-vous enfin présenter brièvement votre projet politique?

– Le monde politique étant peuplé d'hypocrites et de faux-culs engagés à la défense d'intérêts privés, j'ai souhaité soutenir des citoyens et non des lobbies en gardant toujours un esprit d'indépendance. Je m'engage en faveur de services administratifs plus accueillants et plus rationnels.

IMAGE POLITIQUE

– Avec des opinions un peu tranchantes, comment êtes-vous accepté?

– Cela dépend par qui… Il se trouve, qu'à 34 ans, je suis à la fois le benjamin et le doyen en fonction de notre gouvernement et qu'aux premières élections, je n'ai pas été soutenu par les dirigeants de mon parti. S'il me semble n'être toujours pas admis par certains dirigeants, à l'inverse, chez les jeunes et les vrais Jurassiens, je crois jouir d'une bonne image.

– Quelle image les médias donnent-ils de votre action politique parfois insolite?

– Quand je vois le cirque médiatique sur les bouquetins que j'ai introduits dans les montagnes jurassiennes, j'aimerais voir les médias respecter une hiérarchie des valeurs. Les journalistes, à une exception près, ne m'ont jamais demandé ni mes motivations, ni les autorisations obtenues. J'ai mené à bien plusieurs autres grands projets de construction; gageons que si les crédits avaient été dépassés, on en aurait beaucoup causé.

VALEURS ET MODÈLES POLITIQUES

– Pourriez-vous citer quelques-unes de vos valeurs politiques essentielles?

– Je crois que ma générosité et mon honnêteté nourrissent mon action politique: avec mes collègues PDC du gouvernement, nous n'avons jamais laissé une quelconque place au copinage et peu de lobbies me demandent une intervention. Constatant que des problèmes économiques rongeaient la vie de certains, j'ai souhaité donner de mon temps pour les soutenir et parfois, j'ai partagé à titre privé mon argent. J'ai aussi concrètement soutenu un mouvement de créativité musicale de jeunes en leur achetant un bâtiment pour y mener leurs activités.

IDÉAUX POLITIQUES

– Avez-vous un idéal politique?

– Oui, je souhaite que les citoyens subissent moins de pressions matérielles. Par ailleurs, puisque l'on crée des standards pour tout, pourquoi ne pas créer un «standard minimum de bonheur»?

DIMENSION DU PLAISIR DANS LA VIE POLITIQUE

– Vos désirs politiques vous procurent-ils autant de plaisir?

– Si j'ai l'impression d'avoir déjà vécu pas mal de choses inhabituelles et intenses pour mon âge – comme de faire un discours à l'Assemblée nationale française, discuter avec Yasser Arafat ou Georges Bush. Plus sérieusement, j'ai éprouvé un immense plaisir en contribuant à la réalisation du centre de contrôle de la Transjurane dans les délais et à un coût bien moindre que prévu à l'origine. Fermer des décharges sauvages ou terminer dans les temps le Centre professionnel de Delémont m'a aussi donné bien des satisfactions. Et pourtant, j'ai l'impression de ne pas avoir vécu 1% de mes désirs politiques.

– Quel bonheur souhaiteriez-vous offrir à la société?

– Là, je ne peux faire que de bien petites choses telles que donner un mois de loyer à Untel, continuer à verser mensuellement 500 francs à des chômeurs ou soutenir un lieu de créativité pour des jeunes.

ANGOISSE POLITIQUE

– Et en politique, quelles situations peuvent-elles vous stresser?

– Voyez le bâtiment du département: il appartient à la Caisse de pensions des fonctionnaires. Ça leur fait un rendement régulier, tant mieux; mais j'affronte là un lobby opposé à mon projet de construire un seul bâtiment administratif pour tous les services dispersés à Delémont. A part cela, l'hypocrisie m'indispose: des gens m'ont dit qu'ils me soutiendraient sur tel et m'ont lâché lors du débat «parce que c'est le jeu politique.»

RÊVES ET IMAGINAIRE EN POLITIQUE

– Souhaitez-vous que votre projet politique passe par l'image ou fasse rêver?

– Le monde politique détourne l'image rhétorique vers l'illusion alors qu'il devrait ramener le discours à la réalité. Je vois la publicité politique faire rêver par des techniques sophistiquées alors qu'en même temps, une dégradation de la qualité de vie s'opère pour certains. L'imaginaire ne serait-il pas plus utile pour trouver des solutions originales? Et si les bouquetins dérangent, n'est-ce pas parce qu'ils symbolisent une image de liberté, ma liberté?

Publicité