Pour la deuxième fois en six ans, le Conseil fédéral part en campagne contre une initiative migratoire de l’UDC. Après avoir perdu la bataille en 2014, le gouvernement espère cette fois en sortir vainqueur et ainsi sauver la voie bilatérale avec l’UE, ce régime «taillé sur mesure» pour la Suisse. Pilote du dossier, la cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP) Karin Keller-Sutter (KKS) a préféré s’appuyer sur les cantons plutôt qu’être accompagnée de deux autres collègues.

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Le contraste était frappant. Pour combattre l’initiative «Contre l’immigration de masse», Simonetta Sommaruga, Didier Burkhalter et Johann Schneider-Ammann avaient tenté de montrer un front uni face à l’UDC, mais leur campagne s’était achevée par une débâcle le 9 février 2014. Cette année, KKS a donné un tout autre signal en conviant à ses côtés Benedikt Würth, le président de la Conférence des gouvernements cantonaux. Elle compte sur eux pour renverser la nette majorité des cantons qui avaient soutenu l’initiative.

Si l’UDC part une fois de plus en guerre contre l’accord sur la libre circulation des personnes (LCP) avec l’UE pour regagner une souveraineté en matière d’immigration, les deux scrutins ne sont guère comparables. Alors qu’en 2014 ce parti avait laissé planer le flou sur les conséquences de sa démarche, cette année il est beaucoup plus clair. Dans un premier temps, il exige du Conseil fédéral qu’il renégocie l’accord avec Bruxelles en un an et qu’il le dénonce en cas d’échec de cette tentative.

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La mort de la voie bilatérale

Pour Karin Keller-Sutter, cela signifierait «la fin de la voie bilatérale». Car il faut savoir que la libre circulation des personnes fait partie du premier paquet de sept accords bilatéraux conclus en 1999 avec l’UE et que ceux-ci sont tous liés par une clause guillotine les rendant caducs si l’un d’eux était résilié. Or, il apparaît irréaliste que la Suisse puisse renégocier cet accord, que Bruxelles considère comme une condition sine qua non pour accéder à son marché intérieur.

Le contexte de la votation est lui aussi très différent de celui de 2014. Les indicateurs, ceux qui pourraient faire basculer le sort de la votation, sont aujourd’hui meilleurs qu’à l’époque. Ainsi, le solde migratoire a chuté: de 81 000 à 55 000 personnes sur le plan mondial et de 61 000 à 32 000 à l’échelle européenne. «La Suisse limite l’immigration au strict nécessaire», a promis KKS. Celle-ci n’a pas caché que la LCP n’a pas que des avantages et qu’elle pouvait aussi générer quelques craintes en matière de dumping salarial. «Mais le fait est que le taux de chômage, de 2,3%, n’a jamais été aussi bas depuis vingt ans», a-t-elle insisté.

La cheffe du DFJP a aussi tiré les enseignements de la défaite du Conseil fédéral en 2014. Bien que longtemps en tractations sous l’égide du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), les partenaires sociaux n’étaient pas parvenus à s’entendre avant la votation pour renforcer les mesures d’accompagnement à la LCP. Or, depuis qu’elle est entrée en fonction au Conseil fédéral, KKS s’est beaucoup engagée sur ce plan. Cela a débouché sur un catalogue de mesures afin d’encourager le recrutement de main-d’œuvre indigène, dont la plus spectaculaire a été la «rente-pont», soit une prestation transitoire pour les chômeurs en fin de droits de plus de 60 ans. Bien que rabotée par le Conseil des Etats, cette mesure devrait retrouver une certaine consistance au Conseil national. «Nous devrions parvenir à un compromis», a espéré la conseillère fédérale.

L’appui des syndicats

En l’occurrence, celle-ci pourra compter sur l’appui total des syndicats. «Les mesures d’accompagnement ont renforcé les droits des travailleurs en Suisse», note avec satisfaction le vice-président d’Unia Aldo Ferrari. Entre 2003 et 2014, le nombre de salariés soumis à une CCT est passé de 380 000 à 990 000 et le taux de couverture de 48% à 52%. Autre constat positif: les bas salaires ont augmenté de 10 à 15% depuis 2002.

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Ce qui ne veut pas encore dire que les syndicats, après le scrutin du 17 mai prochain, se rallieront immédiatement à l’accord institutionnel réclamé par l’UE. Récemment, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a laissé entendre qu’elle voulait des signaux forts de la Suisse pour que celle-ci puisse continuer à profiter de la reconnaissance mutuelle des produits dans le secteur médical. A ce sujet, KKS a tenu deux messages: «Nous ne nous laisserons pas mettre sous pression», a-t-elle promis à l’intention des électrices et électeurs suisses. «Mais nous avons l’intention de travailler rapidement», a-t-elle ajouté pour calmer Bruxelles.