Les syndicats – sections tessinoises en tête – redoutent l'arrivée de la main-d'œuvre étrangère avec l'extension de la libre circulation des personnes aux nouveaux membres de l'Union européenne (UE). Alors que l'attention du pays est tournée vers la menace d'un référendum, au Tessin, les entrepreneurs et les travailleurs, qui espéraient voir le marché italien s'ouvrir à eux, sont résignés à ne pas pouvoir profiter de l'opportunité qui leur avait pourtant été promise.

La seconde phase transitoire de l'accord sur la libre circulation des personnes – qui abolit la préférence nationale sur le marché du travail – est entrée en vigueur le 1er juin dernier. Depuis cette date, des avocats, des travailleurs détachés ou des ouvriers italiens s'installent à Lugano, Chiasso et Mendrisio notamment, pour une période plus ou moins longue. Dans ce canton de périphérie, comptant près de 330 000 habitants, on craint avant tout une implosion du marché de l'emploi. Les Tessinois, qui devraient disposer de la même facilité pour vendre leurs services et leurs produits dans la Péninsule voisine et, en particulier, dans le formidable bassin économique que représente la Lombardie et ses quelque 8 millions d'habitants, font pourtant chou blanc. Pas de place pour les entreprises suisses au-delà de la frontière. Les exceptions sont rarissimes et, de l'aveu des rares élus, les bilatérales ne sont pour rien dans leur succès.

«C'est peine perdue, nous les Suisses n'avons pratiquement aucune chance de décrocher un contrat commercial en Italie», constatent la grande majorité des patrons de PME et autres fournisseurs de prestations au Tessin. Des propos souvent accompagnés d'un sourire ironique et désabusé. Pourtant, auprès de la Chambre de commerce suisse à Milan, on est formel: «Désormais la procédure d'autorisation est simplifiée, la demande d'autorisation pour des séjours professionnels inférieurs à trois mois a été supprimée.» L'exemple de la société luganaise Garzoni SA, qui a décroché un contrat de plusieurs millions de francs pour le chantier de la future foire de Milan, revient souvent dans les discussions. Ou encore, celui de l'architecte luganais Mario Botta, à qui la municipalité de Milan a confié le projet de transformation du prestigieux théâtre de la Scala. Mais, n'est pas star de l'architecture ou puissante entreprise qui veut, comme le résume ici un avocat d'affaires italo-suisse, installé à Lugano, qui a préféré garder l'anonymat: «Les accords facilitent effectivement l'accès au marché italien des grandes entreprises et celles-ci peuvent faire jouer leur puissance pour décrocher une part du gâteau. Mais, pour le reste, on sait bien que c'est le règne de la mafia.» Propos sans appel que veulent tempérer les adeptes de l'extension de la libre circulation des personnes.

Claudio Camponovo est le directeur de la Chambre de commerce et d'artisanat du Tessin (CCIA). Il admet que «le système très corporatif qui règne en Italie complique la donne». «Les 106 provinces de la Péninsule comptent chacune leur propre Chambre de commerce institutionnelle, et s'y inscrire est obligatoire», explique l'économiste. Ces chambres de commerce constituent une jungle administrative aussi redoutable qu'insoluble pour les entreprises étrangères. Claudio Camponovo l'a compris. «Nous avons entrepris des démarches auprès de l'ambassade de Suisse à Rome. Nous demandons que Bruxelles exerce la pression nécessaire sur les autorités italiennes pour que cesse cette situation contraire à l'esprit des accords bilatéraux», précise-t-il. Des propos que confirme l'économiste Arnoldo Coduri, du Département des finances et de l'économie au Tessin, qui rappelle aussi que «les prix pratiqués dans la Botte sont nettement plus bas que ceux en vigueur au Tessin». Autrement dit, sans produit ou service hautement spécialisé, autant ne pas s'aventurer dans les sables mouvants de la bureaucratie italienne.