«L’ambassadeur comprend maintenant que la position suisse initiale était trop molle.» Le 26 janvier 2009, six mois après le début de la crise entre la Suisse et la Libye, le chef de la représentation helvétique à Tripoli, Daniel von Muralt, se confiait à un collègue américain. Le compte-rendu de cette entrevue, publié mercredi par le site Wikileaks, confirme les sérieuses dissensions qui ont miné la diplomatie suisse dans les premiers mois de l’affaire Kadhafi.

«Reconnaissant que la réponse diplomatique suisse et sa mauvaise compréhension des règles du jeu suivies par les Libyens ont aggravé la situation, von Muralt pointe du doigt le Département fédéral des Affaires étrangères, jusqu’à sa ministre, Micheline Calmy-Rey», précise le document.

On savait que les relations entre Berne et l’ambassadeur avaient été tempétueuses. On découvre aujourd’hui que le diplomate ne se privait pas de critiquer sa hiérarchie devant des fonctionnaires étrangers, lors de conversations qui auraient dû rester strictement privées. Jugé trop fluctuant dans ses analyses et incapable de supporter la pression, Daniel von Muralt a été écarté de son poste en avril 2009.

Dans l’esprit de Daniel von Muralt, «l’incompréhension de Berne face à la perspective culturelle libyenne – on n’arrête pas, on ne rabaisse pas publiquement un membre de la famille Kadhafi –, ajoutée au fait que la famille était prête à sacrifier les relations entre les deux pays pour sauver la face, a conduit à une situation où «les Suisses ont donné la pointe des doigts, et [les Libyens] veulent le bras tout entier».»

«Nous avons commencé avec une position beaucoup trop molle, poursuit l’ambassadeur suisse, et nous sommes probablement encore trop mous maintenant. Si nous restons dans cette situation, [les Libyens] vont continuer à accroître leurs demandes.»

L’ambassadeur n’était pas isolé dans son analyse, puisque selon un second document diplomatique américain, son adjoint François Schmidt estimait que «Berne avait contribué au problème en cédant trop facilement aux exigences libyennes».

De fait, après avoir défendu, dans les premiers jours, la façon dont Hannibal Kadhafi avait été arrêté à Genève, le 15 juillet 2008, la Suisse avait rapidement fait machine arrière, en abandonnant dès le mois d’août les charges à son encontre, et acceptant la constitution d’une commission d’enquête bipartite sur son arrestation. En décembre, Micheline Calmy-Rey avait prévu de se rendre à Tripoli pour définir en commun les conclusions de la commission, mais sa visite a été annulée quelques heures avant son arrivée.

Le document analyse aussi les relations au sein du clan Kadhafi. Selon Daniel von Muralt, Hannibal Kadhafi n’aurait pas osé appeler son père après son arrestation, parce qu’il avait «subi sa colère après ses précédentes arrestations à Paris et à Rome». Le fils du Guide libyen avait préféré se tourner vers sa sœur, Aïcha, dont l’irruption tonitruante à Genève (elle promettait une vengeance, «œil pour œil, dent pour dent») avait marqué le début de la crise diplomatique entre les deux pays.