«Ambassadeur extraordinaire chargé de la collaboration internationale en matière de migrations». Voilà, depuis le 1er septembre 2009, le titre exact qu’Eduard Gnesa, ancien patron de l’Office fédéral des migrations (ODM), peut apposer sur ses cartes de visite. Très peu présent dans les médias, il évoque la situation en Afrique du Nord. Et justifie sa fonction.

Le Temps: Craignez-vous un afflux massif de réfugiés d’Afrique de Nord?

Eduard Gnesa: Je ne veux pas faire de pronostics, mais les craintes exprimées par les pays européens sont justifiées. La situation est vraiment préoccupante. Plus de 5000 Tunisiens sont déjà arrivés à Lampedusa. Il s’agit surtout de jeunes hommes, a priori plutôt de migrants économiques, dont les chances d’obtenir l’asile en Europe sont minces. Mais la situation pourrait être différente avec les Libyens.

– La Libye a surtout signé un accord avec l’Italie pour retenir les migrants venant du reste de l’Afrique, accord qui risque maintenant de sauter…

– La question qui se pose est effectivement de savoir si la Libye et la Tunisie, qui occupent des positions stratégiques sur les chemins de migrations, vont toujours empêcher les réfugiés subsahariens de venir en Europe. De nombreux réfugiés africains sont dans des camps en Libye. Si le pays ouvre ses vannes, l’afflux vers l’Europe sera important [ndlr, le «traité d’amitié» entre la Libye et l’Italie comprend notamment une clause sur les reconduites de migrants en Libye, qui a permis, ces derniers mois, de réduire de façon draconienne les débarquements de clandestins en Italie].

– L’Italie est submergée par les arrivées de clandestins. L’UE et la Suisse vont-elles se montrer solidaires plutôt que d’appliquer strictement la règle de Dublin, qui veut qu’un requérant peut-être renvoyé vers le premier pays européen où il est arrivé?

– Des discussions entre les Etats Schengen sont en cours. Les patrouilles de Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, à laquelle participe la Suisse, pourraient être renforcées. Concernant les règles de Dublin, des adaptations existent: la Suisse, comme d’autres pays, ne renvoie par exemple pour l’instant plus de requérants vers la Grèce, qui n’arrive plus à gérer le flux de migrants.

– Vous ne pouvez pas vous exprimer sur les scénarios suisses en cas d’afflux de migrants, cela étant du ressort du patron de l’Office fédéral des migrations. A quoi servez-vous finalement? On vous a déjà accusé d’être un «ambassadeur fantôme» ou d’avoir un «placard doré»…

– Mes apparitions dans les médias sont effectivement rares, mais mon rôle est clair: mon poste a été créé pour renforcer la présence suisse sur la scène internationale en matière de migrations et, sur le plan intérieur, pour

permettre davantage de synergies entre Justice et Police, dont dépend l’ODM, les Affaires étrangères et le Secrétariat d’Etat à l’Economie (Seco). Nous devons avoir une approche plus globale des problèmes de migrations. Je suis aussi celui qui représente la Suisse auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Je participe à de nombreuses conférences internationales.

– Et cette année, la Suisse préside le «Forum Global Migration et Développement»…

– Oui. Il s’agit d’un gremium informel, réunissant 166 Etats qui s’expriment sur des problèmes très concrets et pratiques de la migration et du développement. Nous évoquons à la fois les problèmes inhérents à la migration irrégulière et à la migration régulière. Il ne faut pas toujours donner une image négative des migrants. Sans nos 21% d’étrangers en Suisse, nous aurions peu de tunnels, et nos hôpitaux ou restaurants ne fonctionneraient pas…

– La Suisse a signé 46 accords de réadmission et planifie de sceller des partenariats migratoires, pour que les Etats reprennent les requérants déboutés. C’est vous qui vous en occupez?

– C’est Alard du Bois-Reymond, le chef de l’ODM, en étroite collaboration avec le DFAE.

– Pourtant, les pays concernés demandent toujours plus de contreparties. Et une coordination entre différents offices est nécessaire puisque l’aide au développement ou le concours d’entreprises suisses peuvent être sollicités. N’est-ce pas justement dans vos cordes?

– Ces accords font effectivement entrer plus de partenaires en jeu. Et la Suisse, pour freiner des mouvements migratoires non désirés, essaie de plus en plus d’agir en amont, sur place, en proposant des formations, le financement de projets, etc. La Suisse a déjà signé quatre partenariats migratoires, avec la Bosnie, le Kosovo, la Serbie et le Nigeria. C’est l’Office fédéral des migrations qui est responsable des négociations, mais il est clair que j’interviens aussi. Nous avons aussi des projets de «protection in the region». Je viens de rentrer de Syrie par exemple, où vivent un million de réfugiés irakiens, et près de 500 000 Palestiniens, et où des populations fuient le nord à cause de la sécheresse. Outre notre soutien dans le domaine humanitaire, le pays a par exemple adopté une loi contre la traite des êtres humains en bénéficiant de l’expertise suisse. Agir sur place pour limiter les flux migratoires est essentiel.