«Œil pour œil!» promettait ­Aïcha Kadhafi, sœur d’Hannibal, après l’arrestation de ce dernier à Genève en juillet 2008. La règle fut appliquée non seulement avec la prise en otage de Rachid Hamdani et Max Göldi en Libye, mais aussi dans la «guerre des visas» qui fut le moment clé des négociations avec la Suisse, montrent des câbles diplomatiques américains mis en ­ligne par WikiLeaks le 31 janvier.

On y apprend aussi, dans une note datée du 1er décembre 2009, que le chargé d’affaires suisse à Tripoli, Stefano Lazzarotto, sollicita en vain l’assistance matérielle de l’ambassade américaine, alors qu’il craignait d’être expulsé de Libye. Alors, l’affaire se présentait mal, Tripoli accusant le diplomate de préparer la fuite des otages. S’il avait dû partir, Rachid Hamdani et Max Göldi se seraient retrouvés à la merci des autorités locales.

Sollicitées pour ravitailler et protéger les deux Suisses dans cette hypothèse, plusieurs ambassades ont poliment refusé, dont celle des Etats-Unis: «Nous pensons qu’une assistance directe du gouvernement américain aux citoyens suisses pourrait nuire à nos intérêts bilatéraux», écrit la chargée d’affaires Joan A. Polaschik en conclusion de la note.

Déblocage

La situation s’est ensuite progressivement débloquée. Mi-décembre 2009, la Suisse et la Libye échangent deux diplomates pour faire avancer les négociations. Afin d’augmenter ses chances, Berne passe aussi par le canal de la fondation (basée à Genève) de Saïf al-Islam Kadhafi, fils aîné de la seconde épouse du colonel. Pendant ce temps, la suspension des visas Schengen introduite par la Suisse dans la seconde moitié de l’année 2009 à l’encontre de certains officiels libyens s’avère efficace. Même si ses partenaires européens contournent l’interdiction en accordant des visas bilatéraux, la tracasserie gêne et humilie l’entourage de Kadhafi. Ce dernier ne l’oubliera pas.

Rachid Hamdani est acquitté des délits fiscaux dont le gouvernement libyen l’accusait le 7 février 2010; son retour en Suisse semble être une question de jours. Le cas de Max Göldi est plus complexe mais paraît en bonne voie d’être résolu. Les contacts entre Berne et Tripoli, facilités par le médiateur allemand Wolf-Ruthart Born, sont «continus», la situation «se normalise lentement», relève un câble du 10 février.

Trois jours plus tard, stupeur: sans crier gare, Tripoli annonce des mesures de rétorsion à l’encontre des pays de l’espace Schengen suite au blocage des visas et passe à l’acte immédiatement. Des «douzaines de ressortissants européens», selon l’ambassade américaine, se retrouvent entassés dans l’aéroport de Tripoli, sans nourriture ni eau pendant cinq heures; leurs diplomates ne peuvent leur parler, c’est la pagaille.

Solidaires, puis critiques

Elle ne dure qu’un ou deux jours, mais ils suffisent à transformer l’affaire des visas Schengen en «crise politique», selon les mots de l’ambassadeur autrichien. Plusieurs pays européens qui s’étaient montrés jusque-là solidaires avec la Suisse critiquent plus ou moins ouvertement l’intransigeance de cette dernière.

Tel était précisément le but recherché par Tripoli, selon un diplomate italien qui a rencontré le ministre libyen des Affaires étrangères, Moussa Koussa, le 17 février 2010 et dont l’appréciation est relayée dans un câble daté du même jour: «Les Libyens ont utilisé l’interdiction des visas pour faire pression dans leurs négociations avec les Suisses, un mouvement couronné de succès dans la mesure où il a suscité des critiques publiques de la position helvétique et exacerbé les relations déjà tendues entre ce pays et l’Union européenne.»

Rachid Hamdani est rentré en Suisse le 24 février 2010. Berne a partiellement levé les interdictions de visas Schengen le 24 mars. Max Göldi est rentré le 10 juin, tandis que la Suisse et la Libye signaient un accord réactivant un tribunal arbitral qui examinera les conditions dans lesquelles Hannibal Kadhafi a été arrêté en 2008.