Alfred Strohmeier a appris la nouvelle au saut du lit. Lundi matin sur le coup de 7h, le recteur de l'Université de Neuchâtel a reçu un courrier par porteur du Conseil d'Etat lui signifiant son licenciement avec effet immédiat. Avec un impératif: avoir quitté son bureau le même jour avant 18 heures.

Selon le recteur, qui a publié un bref communiqué sur le coup de midi, cette mise à l'écart abrupte est liée «au différend qui oppose le Conseil d'Etat et le rectorat concernant la reprise de l'Institut de microtechnique de l'Université de Neuchâtel (IMT) par l'EPFL ainsi que l'interview accordée au journal Le Courrier le 30 janvier 2007.»

Dans son texte, Alfred Strohmeier précise encore qu'il ressent «la décision du Conseil d'Etat comme profondément injuste, étant convaincu avoir défendu les intérêts de l'Université de Neuchâtel conformément à la loi.» Soucieux de faire passer le message auprès des médias audiovisuels, il s'est mis à leur disposition entre 12h15 et 14h30 au restaurant Max & Meuron de Neuchâtel. Visiblement atteint dans sa chair, il n'en a pas dit beaucoup plus.

Confrontation et blocage

Le Conseil d'Etat, de son côté, a reçu les journalistes au Château sur le coup de 14h. Pour l'occasion, la cheffe du Département de l'éducation, Sylvie Perrinjaquet était encadrée par Fernand Cuche et Bernard Soguel.

Le visage fermé, elle a expliqué les motivations d'une rupture devenue inéluctable en raison de «la politique de confrontation et de blocage» du recteur. A entendre les trois ministres, la décision gouvernementale n'est pas directement liée au fond - à savoir l'opposition résolue d'Alfred Strohmeier à l'idée d'une intégration de l'IMT au «Poly» - mais à la forme. Lors d'une séance de conciliation organisée le 1er février, le recteur aurait refusé de rencontrer les membres du gouvernement sans la présence de ses trois vice-recteurs.

«Du jamais vu»

«Nous lui avons proposé de le voir seul, puis seulement ensuite avec ses accompagnateurs, a précisé Sylvie Perrinjaquet. Il a refusé en posant une condition: avoir le programme des points qui seraient discutés par écrit et être accompagné par un mandataire. Face à cette exigence, nous avons dû constater que le recteur avait perdu toute confiance dans le Conseil d'Etat et réciproquement.» De quoi expliquer, selon elle, la résiliation immédiate de son contrat de travail pour justes motifs au sens de l'article 337 du Code des obligations.

Cet épilogue abrupt pose la question des relations qu'entretenaient le recteur et la cheffe de département. Tendues depuis plusieurs semaines, elles ont semble-t-il viré à l'aigre le 22 janvier lors d'une réunion de travail tenue à Lausanne. Avant même que la question ne soit posée, Fernand Cuche a jugé utile de préciser que le problème était plus large: «La situation s'est envenimée entre le recteur et le Conseil d'Etat dans son ensemble. Personnellement, je suis stupéfait. Jamais je n'avais vu un chef de service refuser de parler avec un chef de département.»

Saisir les Prud'hommes

Les trois ministres se sont bien sûr abstenus de le dire, mais cet épilogue les arrange bien. Ils auraient en effet eu beaucoup plus de mal à justifier le renvoi du recteur au motif qu'il ne partageait pas leurs orientations stratégiques. Le Conseil d'Etat doit en effet conjuguer avec la loi sur l'Université de 2002 qui donne une large liberté au rectorat. «Cette décision ne constitue pas une ingérence dans l'autonomie de l'Université, a assuré Bernard Soguel. Pour avancer, on doit pouvoir discuter.» Reste une question centrale. Que se serait-il passé si Alfred Strohmeier avait accepté de dialoguer sans changer d'avis sur le fond? Aurait-il été licencié de toute façon? «La question ne se pose plus», a rétorqué Sylvie Perrinjaquet avec aplomb.

Blessé, meurtri, Alfred Strohmeier n'entend pas en rester là. Au bénéfice d'un contrat de droit privé qui courait jusqu'en 2008, il saisira très probablement les Prud'hommes. De quoi renforcer encore l'image d'un homme décidé qui ne lâche rien. Depuis son arrivée à la tête de l'Université, en octobre 2004, il a imposé une méthode dirigiste, parfois brutale, qui tranchait avec celle de ses prédécesseurs. Il sera remplacé ad interim par Jean-Pierre Derendinger, doyen de la Faculté des sciences qui est favorable, lui, au projet d'intégration de l'IMT à l'EPFL.