Il ne se sépare jamais de son téléphone portable. Et pour cause: il reçoit souvent des appels désespérés de migrants en perdition dans la mer Méditerranée, largués dans le désert du Sinaï ou parqués dans des centres de détention en Libye. «Ce matin, une Erythréenne m’a appelé d’un camp libyen. Les conditions d’hygiène sont épouvantables. Elle me disait qu’il y avait autour d’elle des femmes enceintes, dont une au huitième mois, qui ne reçoivent même pas d’eau», nous explique le Père Mussie Zerai le jour de notre rencontre, à Genève.

Mussie Zerai, prêtre catholique, est devenu un pilier de la diaspora érythréenne en Europe. Une sorte d’ange gardien, de protecteur, de courroie de transmission. Une référence aussi pour des Ethiopiens, des Somaliens et des Soudanais. Son numéro de portable passe de main en main. Et quand il reçoit des appels de détresse, il avertit aussitôt les organisations concernées, alerte l’opinion publique via son blog, multiplie les coups de fil et n’hésite pas à harceler les autorités, sans jamais lâcher prise. Crâne dégarni, yeux fixes mais doux, il raconte son parcours d’une voix posée.

Après vingt ans passés en Italie, le voilà depuis quelques mois à Fribourg pour s’occuper, à la demande de son évêque, des catholiques de l’Eglise abyssinienne d’Erythrée et d’Ethiopie en Suisse, qui suivent le rite ge’ez. Ça tombe bien: la communauté érythréenne de Suisse est une des plus importantes d’Europe (lire complément). «Pour l’instant, je fais beaucoup d’allers-retours entre Rome et Fribourg car les lois suisses sont complexes. Je n’ai qu’un petit pourcentage de temps de travail comme prêtre et n’ai donc pas encore obtenu de permis adéquat. Je viens en Suisse surtout les week-ends. Cela devrait devenir plus simple dès l’année prochaine: j’aurai peut-être enfin la nationalité italienne», avoue-t-il.

Mussie Zerai a quitté l’Erythrée en 1991, alors qu’elle était encore sous le joug de l’Ethiopie. Par avion. Il avait 16 ans et un visa pour l’Italie. Orphelin de mère, il y rejoint son père ingénieur qui avait travaillé pour l’empereur Haïlé Sélassié. Lui-même part au bout de trois jours pour le Nigeria. Mussie Zerai, mineur, dépose une demande d’asile. Il vit dans des conditions difficiles, «comme la plupart des migrants en Italie: les prestations sociales sont presque inexistantes».

«J’ai quitté l’Erythrée, car j’étais avide de liberté et n’en pouvais plus du climat de suspicion permanent qui régnait. Même à l’école, on ne savait pas si on pouvait faire confiance à son voisin de banc», raconte-t-il. Après trois mois à Rome, il gagne sa vie en enchaînant les petits boulots. Puis, tout naturellement, il se met à aider les migrants de la Corne de l’Afrique qui arrivent dans la Péninsule. Il les conseille pour les démarches à entreprendre, officie parfois comme interprète.

Et il a du travail: les Erythréens sont toujours plus nombreux à fuir le régime despotique d’Issaias Afewerki et un enrôlement de force dans l’armée. Ce n’est qu’en 2000 que Mussie Zerai se lance dans la prêtrise, son rêve depuis tout petit. Il part au séminaire, à Piacenza, et pendant trois ans, isolé, a moins de contacts avec les migrants. Mais ce n’est que partie remise. En 2003, de retour à Rome, il décide de mieux s’organiser dans la défense des migrants. Il crée avec des amis l’agence «Habeshia», reconnue par les autorités italiennes en 2006. Depuis, Mussie Zerai, ordonné prêtre en 2010, ne cesse d’alerter l’opinion publique des drames qui se trament.

Une funeste odyssée le marque tout particulièrement. «L’an dernier, j’ai reçu, en mars, un appel d’une embarcation en dérive en Méditerranée. Ils étaient 72, dont 20 femmes et des enfants. Des Ethiopiens surtout, mais aussi des Erythréens, des Soudanais, des Ghanéens et des Nigérians. Ils n’avaient plus d’eau ni de nourriture le jour où ils m’ont appelé avec un téléphone satellite. J’ai immédiatement alerté le Centre de coordination de sauvetage maritime italien, indiqué leur position, le nombre de personnes sur le bateau, les problèmes qu’ils avaient. Les garde-côtes n’arrivaient pas à les trouver; la communication avec le capitaine ghanéen n’était pas bonne. Mais ils ont lancé un appel aux bateaux dans le secteur.»

Mussie Zerai reprend sa respiration. Il poursuit son récit, le regard toujours aussi fixe: «Quinze jours plus tard, Ghirma, un des passagers, m’appelle, depuis la Libye, où le canot qui n’avait plus de kérosène avait échoué: ils n’étaient que 9 à avoir survécu. Ils ont été placés en prison», raconte-t-il. Il a fait intervenir l’évêque de Tripoli pour les libérer. «Selon Ghirma, un hélicoptère militaire leur avait jeté de l’eau et des biscuits. Mais aucun secours n’est venu par la suite. Comment est-ce possible? Ghirma m’a aussi dit qu’ils avaient vu des bateaux assez près, dont un immense navire de guerre. Probablement de l’OTAN.»

Pour le Père érythréen, cette inaction est insupportable. Il remue ciel et terre, mobilise ses relais politiques. Un rapport d’enquête du Conseil de l’Europe consacré au drame et rédigé par la députée socialiste hollandaise Tineke Strik le cite dès les premières lignes. Ghirma dira à la députée, en parlant des bateaux: «Certains nous regardaient avec des jumelles et d’autres prenaient des photos.» Sans rien faire. Ce drame a aussi fait l’objet d’un documentaire de la télévision suisse italienne: «Mare Deserto». Les survivants, qui vivent aujourd’hui en Italie, en Tunisie ou en Norvège, y témoignent.

Ce type de disparitions en mer en raison de secours défaillants est loin d’être unique. Toujours en mars 2011, un autre «bateau fantôme», avec 350 migrants, a mystérieusement disparu. Là aussi, les naufragés avaient appelé le prêtre à l’aide.

La plupart des déserteurs érythréens fuient leur pays en passant par le Soudan, la Libye avant d’embarquer sur un bateau pour Lampedusa ou Malte. Près d’un million d’Erythréens ont quitté le pays depuis 2004. L’Erythrée ne compte aujourd’hui plus que 4 millions d’habitants. En raison d’un accord conclu entre l’Italie et la Libye en 2008, les traversées de la Méditerranée ont baissé et les migrants ont souvent été parqués dans des camps en plein désert libyen. La fin de la révolution libyenne, qui a aussi touché de plein fouet des candidats à l’exil d’Afrique noire, parfois pris pour des mercenaires, a sonné le début d’un nouveau pic de traversées, les contrôles en mer du côté libyen étant moins assidus.

Mais la Libye ne reconnaît pas le droit d’asile et traite les candidats à l’exil attrapés sur son territoire comme des gens en situation irrégulière. Ils sont placés dans des camps. Les Erythréens sont généralement retenus dans le centre de détention de Koufra, ville dans le désert du sud-est de la Libye, par où arrivent la plupart des migrants de la Corne de l’Afrique. Le prêtre reçoit de nombreux appels de cet endroit. «Des récits atroces», dit-il. Il sous-entend que la situation n’est pas meilleure que sous l’ère Kadhafi.

Mussie Zerai diffuse lui-même son numéro de téléphone lors d’émissions télévisées ou radiophoniques. Mais, il l’assure contre ses détracteurs, il n’encourage pas les Africains à venir en Europe.

«Mon but n’est que d’essayer de les secourir quand ils ont déjà entrepris leur périple et qu’il tourne mal. Et de dénoncer des situations inacceptables au Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, à certaines ONG et autorités. Mais je dis aux Africains que l’Europe n’est pas l’eldorado qu’ils croient. J’ai notamment passé ce message lorsque j’ai visité des camps de réfugiés en Ethiopie et au Soudan.» Il le dit même aux Erythréens restés au pays, qui veulent fuir un régime oppressant. «Car ce sont les jeunes qui peuvent entraîner un changement politique et reconstruire le pays.»

En attendant, Mussie Zerai s’est bien sûr déplacé à Lampedusa, en Sicile, où échouent beaucoup de migrants. Il a aussi voulu partir en Libye, vérifier les conditions de détention, mais n’a pas obtenu de visa. Aujourd’hui, c’est la situation des migrants bloqués dans le Sinaï, entre Israël et l’Egypte, qui l’inquiète tout particulièrement. Des Africains, livrés à eux-mêmes, seraient pris en otage par des trafiquants, torturés, violés et parfois tués. Parmi eux, beaucoup d’Erythréens.

«Un hélicoptère leur a jeté de l’eau et des biscuits. Mais aucun secours n’est venu par la suite»

«Mon but n’est que d’essayer de les aider quand ils ont déjà entrepris leur périple et qu’il tourne mal»