Une manière efficace de lutter contre l’intégrisme? L’idée de former des imams en Suisse jouit en tout cas d’un large soutien. C’est ce qui ressort d’une enquête en sciences des religions menée dans le cadre du Programme national de recherche «Collectivités religieuses, Etat et société» (PNR 58), présentée mardi à Berne. Alors que l’initiative antiminarets promet une campagne de votation électrique et que l’islam et ses valeurs seront plus que jamais au centre des conversations, l’UDC tire déjà à boulets rouges sur la proposition.

Des chercheurs de l’Université de Zurich ont mené une centaine d’interviews avec des représentants de communautés et d’organisations islamiques en Suisse et récolté environ 40 prises de position écrites d’autres collectivités religieuses, de partis et d’autorités politiques, de hautes écoles, d’experts juridiques, ce dans sept cantons suisses (BE, BS, SG, GE, VD, VS et ZH). Et la majorité des avis juge nécessaire d’instaurer un cursus académique pour les imams et les enseignants en religion islamique.

Voilà qui permettrait d’éviter que des imams formés à l’étranger dispensent un enseignement jugé trop intégriste ou fondamentaliste. Les musulmans consultés insistent aussi sur le besoin de disposer d’imams familiers avec la Suisse, qui maîtrisent une langue nationale et connaissent le fonctionnement de la société, du droit et de la politique suisses. Un déficit linguistique les empêche par exemple souvent de remplir correctement leurs tâches au sein de la communauté ou vers l’extérieur.

En résumé: une meilleure intégration des imams est souhaitée. Cela est d’autant plus nécessaire qu’ils officient souvent comme «courroie de transmission» entre les autorités et la communauté musulmane. Plusieurs variantes sont possibles: former de futurs imams en Suisse et/ou permettre à des imams «importés» de l’étranger de bénéficier d’une formation complémentaire pour se familiariser avec le contexte suisse.

Financement mixte

Le financement? Les milieux concernés sont prêts à mettre la main à la pâte, au moyen de frais d’inscription ou grâce à un impôt musulman similaire à l’impôt ecclésiastique. Ils estiment par ailleurs que l’Etat devrait apporter une contribution comparable à celle versée aux Eglises chrétiennes. Les musulmans interrogés souhaitent également que ces formations soient reconnues ou soutenues par des universités islamiques étrangères. Celles-ci pourraient notamment être sollicitées pour le recrutement de professeurs qualifiés. Pas question en revanche d’un islam réglementé par l’Etat suisse.

Si certains pays disposent déjà de cursus académiques pour imams (lire ci-contre), des offres existent aussi déjà en Suisse. C’est par exemple le cas à l’Université de Fribourg qui, dès septembre, propose un nouveau module «Islam, musulmans et société civile», qui n’est toutefois pas focalisé uniquement sur les futurs imams.

Mentalités pas influençables

Les partis ne restent pas insensibles à l’idée. PLR et PDC y sont favorables et le PS, qui n’a curieusement pas réagi aux sollicitations du Fonds national, avait en 2006 déjà, en assemblée des délégués, accepté l’idée que les universités soient responsables de la formation des imams qui exercent en Suisse. L’UDC, elle, se dit aujourd’hui opposée à ce type de formation. «Dans un pays d’essence chrétienne comme la Suisse, il n’est pas acceptable que des institutions étatiques se chargent de la formation des chefs de prière islamiques. La mentalité fréquemment radicale et fondamentaliste des imams ne serait d’ailleurs guère influencée par des études en Suisse», souligne son porte-parole, Alain Hauert. Pour le parti, les enseignements actuels en sciences des religions suffisent. «L’intégration et la liberté religieuse ne doivent pas servir de prétexte à la promotion d’une société islamique parallèle qui se réfère non seulement à d’autres valeurs mais aussi à une autre conception du droit», insiste Alain Hauert.

Antonio Hodgers (Verts/GE) préfère, lui, voir derrière cette idée de formation des imams la «reconnaissance de l’islam comme religion suisse». Il ne s’agit plus de gérer une religion importée par une vague migratoire, mais bien de la considérer comme suisse et européenne, souligne le conseiller national. «C’est une vision nouvelle et courageuse, dont on va beaucoup discuter autour de l’initiative antiminarets.» Mais il avertit: «Il faudra être attentif à ce que l’Etat ne cherche pas à imposer un type d’islam aux communautés ou qu’il donne l’impression de former des imams porteurs de la «bonne parole» de la Suisse».

Et le Conseil fédéral? Il temporise. Dans sa récente réponse à un postulat de Hugues Hiltpold (PLR/GE), il soulignait timidement vouloir attendre les résultats de l’enquête avant de se positionner. «J’ai voulu donner une impulsion fédérale même si la formation est surtout de la compétence des cantons», commente le Genevois. Hugues Hiltpold n’en restera d’ailleurs pas là: il planifie déjà une nouvelle intervention au parlement.