Histoire

Les liens suisses des révolutionnaires de 1917

Le musée national de Zurich explore les points de contacts entre la Suisse et la Russie durant la Révolution d’octobre 1917

Même si Vladimir Ilitch Lénine s’est réfugié durant des années entre Zurich, Berne et Genève, la société helvétique libérale du début du XXe siècle est restée froide aux élans bolcheviques. Fritz Platten, né à St-Gall en 1883 d’un père menuisier, fait figure d’exception. Il est saisi très tôt par la fièvre rouge: en 1906, déjà, il participe à la première révolution russe, à Riga. Il deviendra ensuite un proche de Lénine. Sa loyauté sans limite finira par lui être fatale.

L’histoire de Fritz Platten constitue l’une des pièces d’une exposition qui s’ouvre ce vendredi au musée national à Zurich, à l’occasion du centenaire de la révolution russe. Photographies, documents et objets d’art invitent à explorer les zones de contact entre les deux pays, au cours de l’une des périodes les plus mouvementées de l’histoire.

Trônant dans une vitrine, une horloge en forme d’œuf Fabergé, chefs-d’œuvre de joaillerie dont raffolaient les Tsars russes, incarne l’opulence du régime impérial. Œuvre de la société d’horlogerie H. Moser & CIE, fondée par un Schaffhousois, elle rappelle qu’avant la révolution, la Russie a été une terre promise pour quelque 25 000 Suisses. Entrepreneurs, architectes, médecins, boulangers ou gouvernantes romandes venues enseigner le français aux enfants de bonnes familles russes, beaucoup d’entre eux retourneront en Suisse au début de la Première Guerre mondiale.

Migration dans les deux sens

Pendant ce temps, la neutralité et la stabilité helvétiques attirent les réfugiés politiques russes en quête d’un îlot de tranquillité au cœur de l’Europe. «Les activistes politiques ne redoutent pas d’être pourchassés en Suisse: la société est peu policée et il n’existe pas de contrôle centralisé de l’immigration, ce qui rend l’entrée dans le pays relativement aisée», explique l’historien Peter Collmer, de l’Université de Zurich.

De nombreuses femmes, pour qui l’accès aux études académiques est interdit en Russie, fréquentent les universités suisses. En 1910, près de 8500 Russes vivent en Suisse. Parmi eux, Vladimir Ilitch Lénine, qui a habité à la Spiegelgasse 14, dans la vieille ville de Zurich, durant un peu plus d’une année, entre 1916 et 1917. «Les autorités suisses ne se rendaient pas compte à qui ils avaient affaire et l’importance qu’allait prendre ce personnage par la suite», souligne Peter Collmer.

Le bureau de Lénine

Le bureau sur lequel Lénine travaille dans l’ombre durant son séjour zurichois est pour la première fois montré au grand public. Ce n’était pas prévu. Mais, en décembre dernier, le neveu de l’ancien propriétaire de l’appartement de la Spiegelgasse 14 contacte la conservatrice du musée national, Pascale Meyer, et lui confie ce meuble qu’il avait gardé chez lui jusqu’ici.

Les chemins du révolutionnaire russe et du Suisse Fritz Platten se croisent pour la première fois en 1915, à Zimmerwald, dans le canton de Berne. Des dissidents de la gauche européenne s’y rassemblent lors d’une conférence pour appeler à la paix et à l’union des travailleurs. La ligne défendue par Lénine - la révolution par les armes – reste minoritaire, mais obtient une oreille favorable auprès de Fritz Platten.

Fritz Platten, Suisse et révolutionnaire

L’homme, secrétaire du PS, permettra à Lénine, après le renversement du régime tsariste en février, de revenir à Petrograd pour s’emparer du pouvoir. C’est lui qui se chargera de négocier, à l’ambassade d’Allemagne à Berne, le libre-passage du train qui emmènera le leader russe ainsi qu’une trentaine d’autres révolutionnaires jusqu’à la frontière russe, en avril 1917.

Durant les années qui suivent, alors qu’il siège au Conseil national à Berne, il ne cessera d’effectuer des allers retours entre la Suisse et la Russie. En janvier 1918, il sauve la vie de Lénine, cible d’un attentat à Petrograd. Plus tard, au cours de la même année, il mène la grève générale en Suisse, qui lui vaudra un séjour en prison. Fritz Platten tentera de convertir la gauche suisse au bolchevisme, en vain. Le parti communiste suisse, qu’il cofonde en 1921, n’obtiendra jamais plus de 2% des suffrages électoraux.

En Moscou en revanche, il participe en tant que membre du présidium, au congrès de fondation de l’internationale communiste en 1919. Fritz Platten finira par quitter définitivement la Suisse en 1923 pour s’installer en Russie, où il connaîtra une fin tragique. Quelques-unes de ses lettres, exposées dans la dernière salle de l’exposition du musée national, témoignent d’un engagement aveugle, alors que l’URSS traverse ses heures les plus sombres. Déporté dans un camp de travail à Lipovo, il continuera jusqu’à la fin à croire à une erreur judiciaire de Staline. Fritz Platten est fusillé le 22 avril 1942.


* «La Révolution de 1917. La Russie et la Suisse», Musée national Zurich, du 24.02.2017 au 25.06.2017

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