Même ceux qui prétendent ne pas l'avoir vu et encore moins lu ont un avis sur le rapport secret traitant des liens, depuis 1960, entre les services de renseignements suisses et étrangers, sud-africains en particulier. «A ce qu'on dit, il ne contient pas grand-chose», croit savoir un spécialiste du monde opaque de l'espionnage. Il n'empêche, ce rapport, qui existe en deux exemplaires seulement, selon le porte-parole du Département fédéral de la défense (DDPS), Oswald Sigg, est très convoité. Le Ministère public de la Confédération (MPC) en a demandé copie au DDPS, le 6 août. Le MPC, en effet, soupçonnant des irrégularités dans les relations entre Berne et le régime sud-africain de l'apartheid, a ouvert en juin 1999 une enquête contre inconnu pour espionnage et infraction à la loi sur le contrôle des marchandises, celles-ci pouvant être de nature chimique ou bactériologique. C'est pour étayer son investigation judiciaire qu'il a souhaité avoir connaissance du rapport établi par le DDPS, a révélé lundi le Tages-Anzeiger.

Le Département de la défense, dans une lettre datée du 20 août, a donné suite à la requête du MPC. Il autorise ce dernier à consulter le rapport, pas plus. Autrement dit, les photocopies sont interdites de même que la simple prise de notes. Le MPC se dit «satisfait» de la réponse du DDPS et ajoute qu'il va se mettre au travail, indique son porte-parole Hansjürg Mark Wiedmer. Mais consulter un document n'est pas le posséder, et cela pourrait entraver le travail du MPC, auquel cas l'arbitrage du Conseil fédéral serait nécessaire. Le DDPS argue de son côté de l'impossibilité de transmettre à des tiers un rapport qui comporte des données sur ses contacts à l'étranger. Une source explique que la transmission en bonne et due forme à la justice d'un tel document ferait apparaître au dossier des noms et des réseaux que le DDPS tient à garder secrets. Ils risqueraient d'être publiés à l'occasion d'un procès. Car l'enquête du MPC débouchera, qui sait, sur un procès. Dans l'immédiat, la lecture du rapport amènera peut-être le MPC a ouvrir une ou plusieurs nouvelles enquêtes si d'autres infractions que celle à la loi précitée étaient mises au jour.

Assiste-t-on à la relance du dossier sud-africain? Toujours est-il qu'au début du mois le DDPS reconnaissait avoir ouvert un «pré-examen» à la suite d'accusations lancées lors de son procès en Afrique du Sud par le «Mengele» de l'apartheid, Wouter Basson. Celui-ci a déclaré avoir acquis en 1992 avec l'aide des services secrets suisses dirigés alors par Peter Regli, une demi-tonne de Mandrax d'ex-URSS, une drogue qui devait servir à neutraliser les opposants antiapartheid. Le DDPS, dans ce qu'il refuse d'appeler une enquête – différente de celle menée par le MPC – va s'attacher, avant fin octobre et avec la collaboration du juriste Peter Stuber, à vérifier les déclarations de Wouter Basson. Peter Regli a démenti toute implication de sa part dans l'affaire du Mandrax, répétant qu'il n'aurait rencontré qu'une seule fois l'exécuteur des basses œuvres sud-africaines, à Berne, lors d'une visite de «courtoisie».

Peter Regli concerné?

Créée en 1999, alors que des soupçons de collusion avec le régime d'apartheid pesaient sur Peter Regli, une commission parlementaire devait finalement complètement blanchir l'ex-chef du Service des renseignements stratégiques. Selon le Tages-Anzeiger, celui-ci, toutefois, ne serait autre que l'auteur du rapport du DDPS que le MPC a cherché sans succès à obtenir. Le porte-parole du Département de la défense, Oswald Sigg, affirme ignorer si oui ou non Peter Regli a rédigé le document, mais «ce serait préoccupant si cela s'avérait», souligne-t-il.

Dans un entretien à l'Aargauer Zeitung paru lundi et cité par l'Agence télégraphique suisse, l'ambassadrice d'Afrique du Sud à Berne, Nozipho January-Bardill, estime que: «La Suisse a soutenu le régime d'apartheid (...).» «On ne peut changer le passé, mais on peut apprendre du passé pour mieux changer l'avenir», poursuit-elle, indiquant que son pays est prêt à fournir une aide judiciaire, au cas où la Suisse en aurait besoin dans l'affaire Regli.