Genève

Ces lignes rouges franchies par Pierre Maudet

Du voyage controversé d'Abu Dhabi à l'aveu public du mensonge, les trois grandes étapes d'un scandale politico-judiciaire où le ministre a fait tout faux

Depuis bientôt quatre mois, le pouls de Genève bat au rythme de l’affaire Maudet. Et jeudi, le canton s’est réveillé avec la gueule de bois. Son magistrat le plus brillamment élu, celui qui préside l’exécutif et dirige la Sécurité, celui qui a été nommé en avril à la tête de l’influente Conférence des directeurs cantonaux de justice et police de Suisse, est désormais privé de certaines de ses prérogatives et a avoué publiquement ne pas avoir dit toute la vérité. Comment en est-on arrivé à ce désastre? Retour en trois actes sur les aspects politiques et judiciaire de cet égarement.

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Acte I: Le voyage problématique

Du 26 au 30 novembre 2015, hors des périodes de vacances scolaires, Pierre Maudet, alors responsable du Département de la sécurité et de l’économie, effectue un séjour à Abu Dhabi en compagnie de son épouse, de ses enfants, et de Patrick Baud-Lavigne, son chef de cabinet. Il est formellement invité par le cheik Mohammed bin Zayed al-Nahyan, prince héritier, pour assister au Grand Prix de formule 1. Antoine Daher, son ami d’origine libanaise, actif dans l’immobilier à Genève, a organisé cette escapade avec le concours d’autres hommes d’affaires proches du pouvoir émirati. Tout ce beau monde se retrouve sur place.

Avant de partir, Pierre Maudet sait déjà, via un courriel de la Maison du prince, que tous les frais, notamment les vols et le palace, sont pris en charge. Il sait aussi que ce n’est pas une bonne idée du tout. Pareille offrande n’a rien de conforme aux usages. L’article 25 de la loi sur le personnel de l’administration genevoise «interdit aux membres du personnel de solliciter ou d’accepter pour eux-mêmes, ou pour autrui, des dons ou autres avantages en raison de leur situation officielle». La règle s’applique aussi aux ministres.

Dans la pratique, tout cadeau supérieur à 100 francs doit être refusé s’il est offert en raison de la fonction. Ici, il s’agit de plusieurs dizaines de milliers de francs et la qualité de conseiller d’Etat a été expressément mentionnée dans l’invitation reçue.

En s’embarquant dans cette aventure, Pierre Maudet prend dès lors le risque de tomber sous le coup de la norme pénale qui réprime l’acceptation d’un avantage. Point besoin ici d’une contrepartie précise. Un cadeau d’une telle importance nourrit le soupçon qu’il est sous influence et qu’il se laisse gâter par des hommes d’affaires ou des officiels étrangers désireux d’attirer ainsi ses bonnes grâces de ministre. Pourtant, au lieu de prendre garde au conflit d’intérêts, de faire preuve de prudence et de maintenir une saine distance, il mord à l’hameçon. Et on ne sait toujours pas vraiment pourquoi.

Acte II: La fuite en avant

Les ennuis commencent discrètement en 2016 lorsque le journaliste Raphaël Leroy, qui travaille alors pour Le Matin Dimanche, s’intéresse aux circonstances de ce voyage. Pierre Maudet invoque d’emblée le caractère privé de ses vacances et assure avoir lui-même payé ses billets d’avion. La manœuvre est un succès, l’article ne sera jamais publié et l’affaire semble étouffée. Pour un moment seulement car c’est compter sans la détermination d’un inspecteur de la brigade financière qui, mis au courant des investigations de la presse, remet un rapport au Ministère public en août 2017.

Le parquet ouvre alors une enquête contre inconnu. Pierre Maudet et Patrick Baud-Lavigne sont priés de fournir leurs observations. La version donnée à la justice est édulcorée et ne fait aucunement mention de l’invitation royale. Le conseiller d’Etat commence à fourbir ses armes pour contrer ce qu’il dénonce être un complot médiatico-policier fomenté par des syndicats révoltés.

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Les choses se gâtent un peu plus le 11 mai 2018 lorsque la Tribune de Genève révèle l’existence de cet étrange voyage, souligne que Pierre Maudet a visité un centre de sécurité et serré la main du prince héritier. Le ministre répond alors: «Je l’ai rencontré dans le lobby de l’hôtel. On me l’a signalé. Nous avons discuté cinq minutes à bâtons rompus. Ces gens sont plus faciles d’accès qu’on ne pense.» Il estime ne pas avoir à s’expliquer sur un déplacement purement privé et ajoute qu’aucun denier public n’a été dépensé. C’est l’argument censé calmer les esprits, mais c’est à côté du sujet.

Le 14 mai, Pierre Maudet, sentant le vent tourner, prend les devants et demande à être reçu par la Commission de contrôle de gestion du parlement. Il donne l’impression d’être mal à l’aise, dit pour la première fois que ce voyage a été payé sur place par l’ami d’un ami, montre des récépissés attestant le versement de deux fois 2000 francs aux Eglises pour soulager sa conscience avant son départ. Sur l’enquête du Ministère public, il ne dit mot aux députés. Celle-ci est rendue publique le lendemain. Le communiqué de presse du parquet est très prudent. Celui-ci souligne que les investigations, sans doute menées encore assez mollement, n’ont pas encore permis de fonder un soupçon sérieux.

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Le 16 mai, Pierre Maudet reçoit une brochette de journalistes pour s’expliquer sur les circonstances du voyage. Un moment de prétendue vérité où il livre un récit amélioré, mis au point à l’occasion d’une séance de crise avec ses compagnons de voyage, qui attribue la générosité de l’invitation à un certain Saïd Bustany, entrepreneur libanais établi aux émirats et ami d’Antoine Daher. «Je crois pouvoir dire, pour l’avoir vu, qu’il ignorait que j’étais conseiller d’Etat», relève le ministre non sans préciser qu’il aurait dû «s’interroger sur la traçabilité des invitations et que l’intervention d’un tiers pouvait changer le climat amical du déplacement».

L’évolution de son discours et ses contradictions ne font qu’accroître le malaise. La crédibilité de ce ministre, que tout le monde croyait à l’abri du scandale, se fissure et le doute s’insinue. Le monde politique bruisse de rumeurs, la presse continue à feuilletonner, l’enquête passe à la vitesse supérieure en toute discrétion avec des auditions, des perquisitions et les dépositions spontanées de certains témoins qui évoquent d’autres faits insolites en lien avec les promoteurs. Fête d’anniversaire et financement d’un sondage, notamment.

Acte III: La tempête

Alors que le tumulte grandit, le Conseil d’Etat, fraîchement élu, reste impassible. Le 22 mai, malgré cette épée de Damoclès sur la tête, Pierre Maudet est nommé président du collège. Le principal intéressé n’y voit aucun problème: «Pour moi, c’est une non-affaire», dit-il. Un mois plus tard, le parlement vote à une très large majorité une résolution qui réprouve l’acceptation de ce luxueux voyage. Un signal politique clair alors que la Commission de contrôle de gestion s’empare du dossier et entend une fois encore la fausse version de la bouche de l’intéressé.

La pause estivale est propice au calme. Avant la tempête. Le 30 août, un communiqué du Ministère public met brutalement fin au suspense. La levée d’immunité est demandée. Le parquet, qui veut poursuivre Pierre Maudet pour le voyage d’Abu Dhabi et d’autres cadeaux suspects, précise en outre que le ministre a échafaudé un mensonge pour cacher la véritable source du financement. Le mensonge est évidemment très préjudiciable en politique, car il nuit à la confiance. En justice aussi, car il entame la crédibilité future d’un prévenu.

Après cette annonce, Pierre Maudet tente encore de sauver la face en envoyant un message à tous ses collaborateurs pour dire qu’il maintient sa version. Acculé, un peu à l’image du cambrioleur qui a laissé son ADN partout, il finit plus ou moins par admettre avoir mené tout le monde en bateau.

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