Portrait

Liliane Varone, la combattante

Journaliste en Valais pendant 35 ans, elle a soulevé de nombreuses affaires dans les années 70 et 80 parfois en prenant des risques pour sa sécurité. Autrefois décriée, l’Etat du Valais a aujourd’hui financé le tournage d’un Plans-Fixes sur elle

Journaliste en Valais pendant 35 ans, Liliane Varone a soulevé de nombreuses affaires dans les années 70 et 80, parfois en prenant des risques pour sa sécurité

L’Etat du Valais a financé le tournage d’un Plans-Fixes sur cette frondeuse autrefois décriée

Liliane Varone n’a rien perdu de son mordant. Dans un Plans-Fixes paru il y a quelques semaines, la journaliste valaisanne raconte ses 35 années de correspondance en Valais. Loin des clichés d’une femme d’origine radicale qui se bat contre la nomenklatura masculine PDC, son récit révèle toutes les ambivalences, les nuances et la complexité de son rapport aux gens et à un canton qu’elle aime.

Les affaires qui secouent le Valais d’aujourd’hui font, de diverses manières, écho à celles qu’elle a soulevées avec acharnement en élevant seule sa fille unique. «Ma voisine me demandait si je savais marcher parce qu’elle me voyait toujours en train de courir. J’ai vécu quarante ans avec un chronomètre dans les mains. Ce n’était pas dans mon tempérament de laisser-aller les choses, même si cela aurait été infiniment plus facile.»

André Filippini, l’homme de l’affaire Savro qui a fait la réputation de Liliane Varone, est mort en 2013. L’ironie du sort a voulu qu’il finisse sa vie, à sa sortie de prison, dans la maison voisine de celle de la journaliste. «La famille d’André Filippini est venue au vernissage du film», raconte-t-elle. «Elle voulait même me donner de nouvelles informations sur l’affaire, mais je leur ai répondu qu’il n’était pas question de rouvrir ce dossier: basta!» Elle a pris sa retraite il y a dix ans, quittant le journalisme dans de mauvaises conditions. Ses combats sont derrière elle, sa passion pour l’actualité, la politique et les affaires aussi. «Je ne veux plus de conflits, c’est fini», dit-elle. «Je voulais écrire un livre en prenant ma retraite, mais je ne l’ai toujours pas fait. Je ne veux plus me battre, quel que soit le sujet.»

Pourtant, elle raconte toujours avec passion, de manière précise. Elle découvre l’affaire Savro à travers un communiqué de presse de l’Etat du Valais révélant que l’entreprise avait fait des factures à double pour un montant de 800 000 francs. «Filippini pensait qu’il allait payer, s’excuser et que ce serait terminé», explique Liliane Varone. Mais elle enquête et révèle que l’entreprise de construction «triche sur tous les tableaux. Ils posaient du goudron plus fin que ce qui était convenu, la route s’usait plus vite et ils pouvaient ainsi se voir réattribuer les travaux de rénovation. André Filippini avait réussi à persuader le bras droit du commandant de la police, un de ses amis, qu’il fallait équiper les routes de glissières et c’est lui qui avait fait tous les travaux.» Les innombrables tricheries reposent aussi sur un important réseau de corruption de fonctionnaires. «Il leur payait des voitures et des filles. Finalement, ils ont tous fait huit ans de prison.»

Président du FC Sion, à la tête d’une grande entreprise, l’homme a un vaste réseau. Au plus chaud de l’affaire, Liliane Varone est ridiculisée, décrédibilisée par la presse cantonale, qui la traite de «toque». Le rédacteur en chef du Nouvelliste est ami avec André Filippini. Elle a pourtant travaillé pour lui «et il ne m’a jamais empêchée d’écrire ce que je voulais».

Les gens lui prêtent de multiples amants pour expliquer d’où viennent ses informations. «Elles venaient de partout, parce que les gens en avaient marre du copinage. Et puis, dans l’affaire Savro, j’allais sur les chantiers avec quelques billets de banque pour remercier les ouvriers qui parlaient», avoue-t-elle. Et puis, le soutien des lecteurs est massif. «Pendant la période où je travaillais pour la Tribune-Le Matin avec François Dayer, nous avons quintuplé le lectorat du journal.»

Pendant l’affaire Savro, elle reçoit les menaces orales d’un avocat valaisan qui lui demande de freiner ses ardeurs parce qu’«ils sont prêts à s’en prendre à ce que vous avez de plus cher». Il lui récite ensuite par le menu toutes les activités de sa fille durant les deux derniers jours. Liliane Varone se rend à la police cantonale, alors même que le bras droit du commandant est mêlé à l’affaire. «Je ne me suis même pas posé la question, j’étais sans doute très naïve. Je n’avais pas peur, j’étais certaine qu’ils ne passeraient jamais à l’acte.» Le commandant prend l’affaire au sérieux et met sa fille sous protection policière pendant que Liliane Varone rit, incrédule. Et continue à écrire. «Une fois que tout a été fini, le commandant m’a dit qu’il était très inquiet parce que les menaces étaient très sérieuses. Elles émanaient de Filippini et de son entourage.»

Si, publiquement, elle est descendue en flèche dans la presse, les courriers de lecteurs et par les parlementaires, Liliane Varone entretient des relations étroites avec des personnalités du parti majoritaire. Elle révèle ainsi que l’une de ses sources importantes n’était autre que le conseiller d’Etat PDC Guy Genoud. «Dans l’affaire du fluor rejeté par l’industrie chimique qui attaquait les arbres fruitiers de Saxon, Guy Genoud avait reçu une lettre de l’entreprise menaçant de délocaliser les emplois s’il posait des exigences environnementales. Il m’a aussitôt transmis ce courrier pour que je révèle ce chantage. Toutes nos idées nous opposaient et pourtant il fut l’une des plus belles rencontres humaines de ma carrière», raconte-t-elle. Cette dimension humaine la déborde parfois, quand on critique ses amis. «Je n’ai pas cru à l’affaire Dorsaz [ndlr: une affaire financière qui laissa une dette de 200 millions dans les comptes de la BCVs et impliquait des responsabilités politiques], parce qu’il était l’un de mes amis. Il achetait et revendait de l’immobilier. La BCVs lui a refilé toutes les mauvaises affaires, il a finalement laissé un trou gigantesque. Il avait notamment des terrains autour de la raffinerie de Collombey que le repreneur prévu voulait lui racheter, ce qui aurait comblé ses dettes. Mais deux otages du CICR ont été enlevés, Kadhafi a payé la rançon et le groupe libyen Oil­Invest a reçu la raffinerie en échange», explique-t-elle.

Plongée dans ses souvenirs, Liliane Varone ne commente le Valais d’aujourd’hui que si on l’y incite. «Oui, le canton a changé. Le Nouvelliste connaît des hauts et des bas, mais il est clairement plus pertinent depuis quelques mois. Et puis, vous êtes une crâlée de nanas aujourd’hui, alors que je devais commenter les décisions du Grand conseil sans avoir le droit de vote. Mais nom d’une pipe, quand je vois des affaires comme celle de Giroud et le virage à droite de l’électorat, je me dis que je ne me suis pas battue pour ça!»

«Quand je vois des affaires comme celle de Giroud et le virage à droite de l’électorat, je me dis que je ne me suis pas battue pour ça!»

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